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Et la nuit s’est mêlée à la nuit et s’est faite silence

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le 08.04.17 | 12h00 Réagissez

par Mohamed Sari

Par un chemin qui semble surgi de nulle part, jonché de gravats ferreux déposés là par une âme à la mémoire sans remords, un enfant chétif, au regard fasciné par la boule du soleil à peine éclose et peinant pour l’instant à se soulever au-dessus de la montagne rocheuse, avance à pas insouciants. «Enfin, se dit-il, j’ai trouvé de quoi fabriquer ma voiture à roulettes ! Et elle va me mener loin, très loin, ma merveilleuse petite charrette !» Il est pieds nus, porte juste un tricot de laine noire, aux manches effilochées, et un pantalon court. Le chemin se perd au milieu d’un plateau de roches calcinées.

La canicule chauffe mais ne brûle pas. La roche brûle les pieds sans sandales. Le soleil s’élève maintenant avec la célérité d’un vaisseau spatial menaçant de tout détruire. Mais l’enfant est seul. Son unique souci est de fabriquer une petite voiture à roulettes. Il veut voyager, aller au-delà de la montagne, au-delà du soleil qui maintenant lui brûle les yeux, l’empêche de toucher au gravats ferreux. Les boîtes et les barres rouillées craquent et irradient une chaleur suffocante.

Pauvre enfant ! Il était content de s’être levé avant le soleil. Il voyait déjà son petit chariot décoller comme une navette, le déposer sur la Lune en compagnie du Petit Prince. Mais le Petit Prince, lui, a été chanceux, il a trouvé un aviateur, un bon aviateur, qui l’a déposé sur sa Lune en promettant de revenir le prendre pour un long voyage autour de la Terre et jusqu’aux étoiles. Hélas ! Le téméraire aviateur a disparu par une nuit sans lune, au-dessus de la mer déchaînée, et son avion repose désormais au fond des eaux et sert peut-être de gîte aux petits poissons.

Le Petit Prince a longtemps attendu et comme son ami n’est pas revenu, il s’est aménagé une baraque et, avec les jumelles que lui a laissées l’aviateur, il passe son temps à observer les dunes et les plateaux de roches qui l’ont vu naître et grandir. Il se demande pourquoi les roches sont noires, pourquoi les dunes ont perdu de leur éclat doré ! Il veut retourner là-bas, cueillir la rose qui le réveillait chaque matin avec son parfum enivrant. Il aurait tant voulu l’emporter avec lui, mais l’aviateur lui avait dit que la fleur, une fois arrachée, se mettrait à pleurer, à verser des larmes jusqu’à en devenir toute sèche, à cause de sa tristesse d’avoir quitté sa terre chaleureuse, nourricière. Et c’est ainsi qu’il était parti sans sa fleur, préférant la laisser vivre, même seule.
Et le petit enfant qui rêve de construire sa planche à roulettes avec les bouts de ferraille rouillée se rend compte que, aujourd’hui encore, il est arrivé trop tard.

«Demain, se dit-il, je me lèverai plus tôt.» Alors, il regarde le ciel au soleil éblouissant, s’attarde sur l’horizon légèrement brumeux et sourit. Lui aussi est, comme le Petit Prince, un Candide, et le doute ne s’infiltre guère dans son cœur léger. Il est convaincu qu’un jour ou l’autre il se posera sur un gros nuage, et alors commencera le grand et mirifique voyage, un voyage vers ces étoiles qu’il a tant admirées lors de ses nuits sans sommeil. Et elles paraissaient si proches lors de ces longues nuits. Surtout depuis que sa grand-mère lui a révélé la cause de la noirceur des roches et lui a raconté pourquoi les dunes de sable avaient perdu leur éclat doré.

«Un jour, a-t-elle dit, la terre a tremblé. La terre ferme est devenue mouvante, c’était horrible ! Et par la puissance de l’ébranlement, le jour s’est rapproché de la nuit, et la nuit s’est mêlée à la nuit et s’est faite silence, s’est faite recueillement. Longue fut notre nuit et douloureuse notre souffrance. Nous avons longtemps erré au milieu des plateaux de roche, puis des dunes au sable brûlant, poursuivis par des odeurs de soufre et des cauchemars hallucinants. Les chemins se perdaient dans des terres mouvantes qui avalaient ceux d’entre nous qui avaient attrapé une terrible et étrange maladie. Le temps de couvrir leurs corps de sable et de cailloux, de dire une courte prière et nous reprenions notre errance.

Les chemins étaient sans issue. Nous tournions en rond, nous retrouvions les corps à moitié déterrés, dévorés par les vautours. Nous les enterrions de nouveau. Nous n’avions que nos mains et le sable était mouvant, balayé par des vents chauds. Notre errance a duré longtemps, des semaines, des mois, des années. Les jours n’étaient pas des jours, ils ressemblaient aux nuits qui se faisaient de plus en plus longues, noires, horribles. Le ciel, avec ses nuages sombres, pesait sur nos têtes, lourd, menaçant, arrogant. Il était fermé à nos prières. Alors nous avons cessé de prier. Nous nous contentions de marcher, et de dormir quand la fatigue et la faim nous terrassaient. Petit à petit, notre mémoire s’est effacée et les bribes de nos vies se sont évaporées. Seuls le terrible fracas du tremblement et ses odeurs pestilentielles traquaient encore nos sens.

Et les chemins finissaient par se ressembler jusqu’à se confondre en un seul, s’enroulant vainement autour de la même colline. Un jour, fatigués d’errer, nous avons occupé ces cavernes que tu vois là-bas, au flanc de cette colline. Et c’est là que tu es né mon fils, des années plus tard. Nous avons toujours vécu seuls. Apparemment, la colline est maudite, personne ne s’en est approché d’assez près pour remarquer notre existence.

De temps à autre, des gens viennent et s’arrêtent à la haie de barbelés, au niveau des deux plaques, ensuite ils rebroussent chemin, horrifiés, comme si l’endroit était hanté ou habité par des ogres. Ils s’éloignent, en courant presque, ne prenant même pas le temps de remplir leur regard et de happer quelques images en guise de souvenirs. Remarque, ils ont raison, à quoi cela leur servirait-il ? Cet endroit est vraiment maudit. Nos mémoires elles-mêmes refusent de lui donner vie, de restituer son passé. Il se confond avec l’oubli, le silence sépulcral, le vide sidéral. Il attise les horreurs et réveille les peurs d’antan, celles où des peuplades entières étaient englouties par les flots déchaînés ou décimées par de terribles et longues sécheresses.

Et nous, nous collons à la roche, comme si nous étions sculptés d’ardoise par des troglodytes. On ne nous considère même pas comme des curiosités préhistoriques à visiter. Mon fils, je vois que tu grandis, que tu t’éloignes de nos cavernes, alors prends garde de ne pas franchir la haie ! Au-delà, c’est la terre inconnue. Sait-on jamais ce que nous réserve l’imprévisible destin ?»

Mais l’enfant a passé l’âge d’écouter les conseils des grands. Ses ailes se déploient, et il sent en lui le courage de voler seul. Un jour qu’il est sorti de bonne heure, tout content de devancer la boule jaune avant qu’elle ne rende brûlants les gravats ferreux, pressé de glaner quelques boîtes et tubes, imaginant déjà la forme de son petit chariot, il entend soudain une voix douce qui le fait tressaillir. L’endroit a toujours été désert pourtant. Il n’a jamais rencontré personne depuis le jour où, s’aventurant loin de chez lui, il a, par hasard, trouvé ce filon de fer.

Ce jour-là, comme par miracle, l’idée de fabriquer une voiture à roulettes a surgi, c’était comme trouver un jouet au détour d’un chemin perdu. Et depuis, chaque matin, il quitte sa couche et gambade vers son filon. Mais à chaque fois, la boule de feu le devance et lui gâche sa journée. Un jour, il y est allé le soir, il a attendu que la boule change de couleur et vire au rouge jusqu’à sombrer derrière les ondes de dunes grisâtres et il s’est approché de l’amas de gravats ferreux, mais la forte chaleur l’a dissuadé d’y toucher. Et puis la nuit rampait, menaçant de tout avaler, alors il a tout laissé tomber et a couru aussi longtemps que ses pieds ont pu le porter. Il se retourne avec une brusquerie qui manque le renverser.

Devant lui, à deux mètres seulement, un étranger avec sa caméra suspendue à l’épaule, la tête protégée d’un chèche bleu érigé en large couvre-chef, l’aborde gentiment, en lui faisant signe de ne pas toucher aux débris ferreux. L’enfant s’immobilise, plutôt interloqué par la présence insolite de l’homme à la caméra. D’où sort-il ? Il ne l’a pas entendu venir. Est-il descendu du ciel, comme l’aviateur du Petit Prince ? L’enfant jette des coups d’œil fiévreux autour de lui, pensant apercevoir un avion posé quelque part, étalant ses ailes tel un phénix renaissant de ses cendres.

Mais il ne voit rien qui fasse frémir de plaisir son cœur débordant de vivace attente. Le chemin est désert. Seules les traces de ses petits pas sont visibles. Ses yeux se posent sur les gros souliers de l’étranger. Leurs semelles sont épaisses et dentelées, elles ne peuvent pas ne pas laisser de traces ! Il se tient debout sur la terre rocheuse, immobile, l’esprit apparemment obnubilé par sa nouvelle découverte. Malgré la surprise, l’enfant est heureux. Il pense lui demander de l’aide : ensemble, ils fabriqueront la voiturette qui les mènera tous les deux vers un fabuleux voyage, puisque, apparemment, l’étranger n’a pas d’avion. La boule de feu s’élève haut dans le ciel et lance ses flammes ; les débris de fer commencent à craquer. Une fumée à peine perceptible émane des boîtes bosselées, rongées par la rouille et la canicule.

Maintenant, l’enfant et l’homme à la caméra sont sur le chemin de sable, l’un en face de l’autre. L’homme, longiligne, paraissant plus grand encore avec son chèche épais, semble un géant à l’enfant chétif. Il parle tout en regardant les amas de fer, et même au-delà, vers la crête de la colline rocheuse dont certaines parois lancent des scintillements qui le forcent à cligner des yeux, puis à les détourner. L’enfant pose un regard attentif sur la caméra tout en se demandant à quoi elle sert. Il écoute l’étranger mais ne comprend pas grand-chose à ce qu’il dit.

Ce sont des mots qu’il entend pour la première fois, mais qui ne lui disent rien. Il a tant envie de comprendre pour pouvoir dialoguer avec l’étranger, lui poser des questions. Il vient de loin, il doit connaître tellement de choses sur le monde inconnu qui fait si peur à sa grand-mère pour qu’elle lui interdise d’y aller. L’homme s’empare de sa caméra et se met à filmer l’amas de gravats, il prend des photos, beaucoup de photos. Il contourne l’esplanade rocheuse, laisse son regard s’attarder sur des débris concassés et continue d’actionner son appareil.

Puis, il prend l’enfant par la main et l’entraîne plus loin. Une clôture de fils de fer et de barbelés entrave leur progression. Mais un peu plus loin apparaissent des brèches que des passants ont percées. A certains endroits, ils ont piétiné le barbelé jusqu’à l’aplatir au sol. L’étranger ne cesse de photographier, s’interrompant parfois pour regarder les images qui apparaissent sur l’écran de son appareil. Puis, après bien des hésitations, quantité de moues et de grimaces, il lève la tête, lance un regard de satisfaction vers l’horizon étincelant. Aveuglé, il détourne aussitôt les yeux vers les barbelés, et c’est là qu’il aperçoit deux plaques plantées l’une en face de l’autre au bord du chemin qui se rétrécit à mesure qu’il approche de la colline noire.

Oubliant l’enfant, il ajuste, telle une arme, la caméra sur son épaule, et court vers sa découverte. A petites foulées, l’enfant lui emboîte le pas. Les deux amis s’immobilisent côte à côte au milieu du chemin, et observent, médusés, les deux plaques droites, bien que l’une d’elles, celle de gauche, soit légèrement penchée vers l’avant comme si quelque force avait tenté de l’arracher du sol, en vain. Vous qui sortez, oubliez-moi. Vous qui passez, passez sans me voir. L’étranger reste songeur : «Ces vestiges peuvent-il nous révéler les secrets de ce lieu maudit ? Leur silence coupable m’agace.

Qui de l’homme ou de la science a plongé ce havre dans un enfer indescriptible ? Ma caméra peut-elle donner un véritable sens à ces gravats ferreux ? Peut-elle rendre compte du sentiment de colère, de honte et d’incompréhension qui me submerge ? Peut-elle exprimer l’effroi et la désolation qui émanent de ce plateau rocheux où seuls le vent et le courroux règnent en maître ?»

L’homme à la caméra reste figé pendant de longues secondes. Puis, sans dire un mot, il saisit la main de l’enfant et s’éloigne à pas lents. L’enfant presse le pas, tout content de rejoindre, pense-t-il, l’avion de l’étranger providentiel qui va le mener loin, très loin, se poser sur les étoiles, et peut-être même sur celle du Petit Prince qui l’attend depuis des lustres.

 
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