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Carnet de bord : Rentrée littéraire Du Mali

Flamboyant mais maudit

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le 10.03.18 | 12h00 Réagissez

Vendredi 23 février 2018, 11h, lors de la 10e édition de la Rentrée littéraire du Mali à laquelle participaient la romancière Maïssa Bey et le mathématicien Ahmed Djebar, dans une salle de la Bibliothèque nationale de Bamako à moitié pleine (ou à moitié vide), on se prépare à rendre hommage à l’auteur malien Yambo Ouologuem, décédé le 14 octobre 2017.

L’annonce de sa disparition récente en a surpris plus d’un, car beaucoup croyaient l’auteur au destin tragique mort depuis longtemps. Ce n’est pas sans rappeler le cas de Mohammed Zinet chez nous. Durant les dix dernières années de sa vie, passées en asile psychiatrique, nombre de gens pensaient l’auteur de Tahia ya Didou déjà mort. Yambo Ouologuem, lui, n’était pas interné mais vivait reclus depuis des années chez lui dans la ville de Sévaré. La cause de cette retraite, de ce retrait total de la vie littéraire et de la vie tout court, est la grande polémique au cœur de laquelle il s’est retrouvé à la fin des années 60’.

Tout a commencé par un chef-d’œuvre. 1968 : Yambo Ouologuem, 28 ans, publie aux éditions du Seuil son premier roman, Le Devoir de violence. Le livre retrace depuis le XIIIe siècle la saga de la dynastie des Saïfs, maîtres sanguinaires de l’empire africain imaginaire de Nakem. Par des images parlantes et une langue riche et précise, Ouolouguem décrit avec force détails les stratégies perverses, maléfiques, montées – depuis la nuit des temps semble-t-il nous prévenir – par les puissants de ce monde, qu’ils soient africains (toute la lignée des Saifs) ou occidentaux (les colonisateurs européens arrivés au XIXe siècle).

Le récit se compose en grande partie d’une série de scènes d’horreurs, démonstrations de violence et de cynisme, les meurtres s’enchainant au fil des pages et les simples gens semblant destinés à disparaître des façons les plus tragiques qui soient. Mais surtout, le roman analyse et met en lumière de manière saisissante les modes et formes de domination et leur évolution à travers l’histoire, dévoilant tout le mal dont est capable l’homme dès qu’il accède au pouvoir.

En défendant l’idée que l’esclavage n’est pas le domaine réservé des blancs occidentaux, Yambo Ouologuem allait à l’encontre de ce qui était admis en littérature africaine à l’époque de la sortie du livre. Il faut rappeler que le mouvement de la négritude mené par Césaire et Senghor était en plein essor lors de la parution du Devoir de violence. L’euphorie des indépendances ayant créé un récit dominant selon lequel l’homme noir, bon et faible par essence, avait été réduit en esclavage par l’homme blanc occidental.

Du côté européen, par contre, le roman a d’abord été unanimement salué, jusqu’à obtenir le Renaudot qui récompensait pour la première fois un auteur africain. Mais le succès n’a pas duré longtemps. Accusé de plagiat, l’écrivain et son roman se sont vus descendre en flamme par la critique avec une ampleur telle que l’éditeur a décidé de retirer l’ouvrage de la vente.

Malgré le sérieux de l’accusation et la défense invérifiable de Yambo (il affirmait avoir mis des guillemets que les éditeurs ont retirées sans le prévenir), cet épisode a été particulièrement violent et a marqué indéniablement l’auteur. Après cet épisode, Yambo Ouolouguem a écrit en 1969 des lettres pamphlétaires Lettre à la France nègre et une encyclopédie érotique, Les mille et une bibles du sexe, écrite sous le pseudonyme d’Utto Rodolph.

Mais la polémique était trop grande et l’auteur, fragilisé et cassé ne publiera rien d’autre (hormis des romans à l’eau de rose publiés sous pseudonyme à des fins alimentaires). Il décide de rentrer au Mali à la fin des années 70’. Ce n’est qu’en 2003 que le Devoir de violence a été réédité en France par les éditions Le serpent à plumes, marquant le début de la réhabilitation de Yambo Ouologuem.

Il faut aussi saluer ici le travail des éditions APIC en Algérie qui ont publié le livre en 2009, rendant cette œuvre accessible au lectorat algérien. En 2015, c’est au tour des Mille et une bibles du sexe de paraitre de nouveau sous le vrai nom de son auteur aux éditions Vent d’ailleurs.

Mais au Mali, la réhabilitation est plus délicate. Le prix de la Rentrée littéraire, décerné chaque année à un auteur du continent africain portait initialement le nom de Yambo Ouologuem mais il a été rebaptisé Prix Ahmed Baba il y a quelques années, preuve que le malaise autour de l’écrivain national reste encore vivace au Mali.

Il faut reconnaître qu’il y avait comme un paradoxe, voire une forme d’ironie, de dans donner à un prix le nom d’un écrivain littéralement détruit par le milieu littéraire et dont les distinctions constituent la faille ou, tout au moins, le point le plus problématique, réveillant convoitises et calculs en tout genre. L’hommage sous cette forme était donc quelque peu maladroit. C’était tout aussi indélicat de rebaptiser le prix après coup. La maladresse a donc été tristement rattrapée par l’hommage posthume organisé lors de la dernière édition de la Rentrée littéraire en février.

Tout cela a eu le mérite de nous renseigner un peu plus sur la personnalité de Yambo Ouologuem. Pour en parler à Bamako : le fils de Yambo, l’écrivain togolais Sami Tchak et l’auteure française, Annie Ferret. Cette dernière a pris la parole en premier pour lire un extrait du Devoir de violence. Le passage choisi qui décrit une soirée réunissant Saif et des notables français est assez représentatif de la tension constante qui rythme le roman.

Une fois les mots de Yambo en tête, c’était au tour de Sami Tchak de s’exprimer. On pouvait déceler dans son intervention toute l’admiration qu’il porte à l’auteur et à son œuvre. Il évoque d’emblée la polémique autour du plagiat et parle d’un texte fécondé c’est-à-dire «un texte unique mais nourri de grands livres universels» et d’un texte fécondant «qui nourrit d’autres œuvres».

Il rappelle également que depuis 1968, on parle plus volontiers d’intertextualité que de plagiat. Il est vrai qu’il y a tous les jours pléthore d’études universitaires qui analysent dans les œuvres majeures (contemporaines ou anciennes) le déploiement de l’intertextualité, dont les emprunts font intégralement partie.

Au-delà de la polémique, le fils de Yambo nous en a plus appris sur la vie de l’homme après Paris, après le désastre. Il insiste sur la paranoïa de son père. «Il ne faisait confiance à personne», répète-t-il plusieurs fois au cours de son intervention émouvante. Il avait, nous dit-il, depuis son retour au Mali, rejeté toute la culture occidentale, ne s’habillait plus comme les occidentaux et n’écrivait quasiment plus en français.

Il continuait d’écrire mais en arabe le plus souvent. Il était aussi devenu très pieux et passait des heures à étudier le Coran. Son fils poursuit en racontant comment, petits, avec ses frères et sœurs, ils devaient aller en cachette à l’école, leur père refusant catégoriquement de les laisser étudier. Ils laissaient alors leurs affaires d’école chez les voisins et passaient les récupérer chaque matin ! A travers cette anecdote assez sidérante, on comprend le degré d’isolement et de désillusion de Ouologuem.

Pour finir, la plupart des intervenants, étudiants ou professeurs, ont regretté l’absence de l’œuvre de Yambo Ouologuem dans les programmes scolaires ou universitaires des pays africains. Il serait temps en effet de répondre à cette demande, un roman comme Devoir de violence, s’il était plus connu, plus souvent étudié, créerait sans doute beaucoup de vocations et éveillerait les consciences. Risquer d’oublier ou d’enterrer un tel texte, une telle figure est tragique.

C’est justement dans la perspective de faire revivre l’œuvre de Yambo Ouologuem que Sami Tchak a annoncé qu’un grand événement consacré à l’écrivain devait avoir lieu dans les semaines à venir au Togo. Le fils de Yambo a quant à lui déclaré qu’il se tenait prêt à s’engager dans de toutes les actions qui viseraient à réhabiliter le nom de son père. Pourvu que le message soit entendu et que les hommages, colloques et conférences puissent s’enchaîner, pourquoi pas à Alger ?

Maya Ouabadi
 
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