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Youcef Krache . Photographe

«Je propose des miroirs de la société»

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le 08.04.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	«L’idée c’est de faire profiter le maximum de monde.»
«L’idée c’est de faire profiter le maximum...


Le collectif 220, c’est quoi ?

C’est un collectif de photographes algériens avec Fethi Sahraoui de Mascara, Houari Bouchenak de Tlemcen,
Abdou Shanan d’Oran, Sonia Merabet et Awel Haouati d’Alger et Yassine Belahsen de Béjaïa. On n’a pas encore de photographes du Sud algérien.

Le but c’est de travailler en groupe pour donner une autre image de l’Algérie. Il y a beaucoup de photographes occidentaux qui viennent prendre des photos et racontent des histoires à leur manière. Et puis, il y a les commandes pour raconter leur vision à travers nos yeux de photographes algériens. Actuellement, nous préparons notre participation au festival de Kerkenah. Nous avons également animé des workshops dans les Instituts français en collaboration avec le collectif français Périscope. Nous voulons donner une autre image de l’Algérie, mais aussi d’autres pays : Awel en Iran et moi à Bamako et Kaïrouan…

S’agit-il de la fameuse «bonne image de l’Algérie», lisse et officielle, qu’on doit montrer à l’étranger ?

Pas du tout. Si un membre du collectif veut travailler sur le patrimoine et dire que l’Algérie est belle, pourquoi pas ? Cela n’est pas arrivé pour le moment. On veut capter ce qui se passe réellement. Chacun à sa façon et selon ses intérêts. Personne ne dicte aux autres ce qu’il faut faire ou pas.

Récemment, je travaillais sur le projet «El houma» et je bloquais. Fethi et Abdou m’ont accompagné et ça m’a beaucoup aidé. Au départ, les membres du collectif se sont rencontrés dans une chambre à l’hôtel Albert Ier, la chambre 220. On voulait monter une agence à terme et cela a pris la forme du collectif. Cela viendra peut-être. Pour le moment, ce collectif à sept nous convient. Quand un des membres a un projet ou expose, une partie des bénéfices revient au collectif et permet de financer d’autres projets.

Dans ton travail, tu mets souvent en avant l’interaction des gens avec la ville, ou plus précisément la houma. D’où vient ton intérêt pour ce sujet ?

Cela s’est fait naturellement. Une des premières séries, c’était les «vitrines». J’y utilisais les vitres des bus pour refléter la ville sur les visages. J’ai remarqué que selon la lumière du jour, on voit plutôt les gens à l’intérieur du bus ou le reflet de la ville sur la vitre. J’essaie à chaque fois de trouver un équilibre. C’était déjà l’interaction des gens avec la ville. Les choses commencent accidentellement, après j’essaie de trouver un lien pour en faire une série ou pas. Quand je travaillais sur les combats de moutons, je croisais souvent des cages de chardonnerets. Cela m’a donné envie de travailler sur le milieu des amateurs de chardonnerets.

La série de photos sur les combats de moutons sera bientôt exposée à La biennale de Changjiang (Chine). Comment a commencé ce projet ?

J’étais assis à la rue Didouche, un mouton passait et je l’ai pris en photo. Mais ça remonte à plus loin. A l’âge de 5 ans, le dessin sur la pièce de 20 centimes m’intriguait. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que c’était une tête de mouton. Il y a aussi les souvenirs de combats de moutons pendant l’Aïd durant mon enfance (j’ai habité Constantine et Aïn El Beida). Et puis, il y a ce mouton qui sort de nulle part dans la rue Didouche, comme débarqué d’une autre dimension et qui fait remonter d’autres images. Le monde des combats de moutons est passionnant. Il y a des compétitions nationales, particulièrement au centre et à l’Est. Il n’y a pas forcément d’argent en jeu. C’est la valeur du mouton qui évolue selon son palmarès. L’enjeu principal, c’est la passion du mouton. Et cette passion me parle. J’aimerais faire de cette série de photos un livre et puis organiser une expo dans les lieux où se déroulent les combats.

On se souvient des photos exposées dans la rue à Alger. D’où vient ce besoin d’exposer hors des galeries ?

L’idée, c’est d’en faire profiter le maximum de monde. Pour faire ça, je m’inspire de l’expérience des autres. En l’occurrence celle des politiciens qui placardent leurs affiches ou des publicitaires qui arrivent à nous vendre n’importe quoi. Mon but à moi, c’est de montrer des photos. En Algérie, il n’y a pas de marché de la photo. L’idée, c’est donc de lancer une dynamique. Un matin de 5 juillet, j’ai exposé 220 photos le long de la rue Didouche. L’expo a duré trois heures, avant que la police n’arrache les photos. Mais on a eu un public intéressant, qui ne va pas dans les musées. Ces derniers pratiquent une discrimination par l’esthétisme. Avec ses allures de grand laboratoire, le MaMA peut faire peur aux gens. Les musées sont nécessaires, mais on ne doit pas se contenter de ça.

Le politicien vend sa candidature, le marqueteur ses produits et toi que vendais-tu avec tes photos ?

Des miroirs, des miroirs où la société pourrait voir son reflet. Les gens étaient contents de reconnaître des lieux, des personnes, des situations. On ne pourrait donc pas afficher l’image de la rue dans la rue ? C’était un 5 juillet, fête de notre indépendance. Bien sûr, il y a des lois qui interdisent d’afficher. Mais pourquoi le politicien et le marqueteur, eux, peuvent le faire ? En plus, contrairement aux politiciens, je n’avais pas mis mon nom. L’idée n’est pas de provoquer, mais de discuter entre nous. Pourquoi vouloir uniformiser notre espace ? On a des imperfections qui sont très bien.

D’autre part, habituellement les artistes prennent en photo des personnes qui n’ont jamais l’occasion de voir le résultat. On prend l’image des gens, mais on ne leur donne rien en retour. Au moins donnons-leur l’occasion de se voir. Il y a quelque chose de magique à se reconnaître dans une photo... On a l’impression que le citoyen lambda n’a pas le droit d’accéder à des peintures ou des sculptures. J’aimerais exposer à Climat de France ou à Diar El Mahçoul. La belle sculpture de chevaux a par exemple été déplacée de Diar El Mahçoul vers la Place des martyrs. Qui a décidé de cela ? Est-ce qu’il n’y a pas une loi qui le lui interdit ? De même, moi j’ai décidé de prendre mes photos et de les afficher dans ces lieux.

Entre les combats de moutons, les amateurs de chardonnerets et ton expo dans la rue, le point commun n’est-il pas cette capacité de s’organiser spontanément sans les institutions ?

Je n’ai rien contre les événements institutionnels. Si l’Etat fait quelque chose qui m’intéresse, je pourrais le prendre en photo. Mais dans les tournois de moutons par exemple, j’ai remarqué une organisation impressionnante. Les gens cotisent, ils achètent des gilets et on voit surtout que tout le monde parle le même langage. Il n’y a pas le décalage qu’il y a par exemple dans les programmes de la TV publique. Les organisateurs ne viennent pas d’une autre planète. Les événements organisés par l’Etat, mais aussi par les privés, arrivent rarement à faire saliver les gens. A faire qu’ils s’approprient ces événements.

N’est-ce pas justement ton but que le public s’approprie ton travail ?

Mon but, c’est d’abord de montrer des photos. Après, je vis de ça. J’aimerais faire des photos rares et les vendre très cher. Ce serait l’idéal, mais ce n’est pas d’actualité. Dans la dernière expo, j’ai vendu quelques photos ainsi que des cartes postales cédées à 100 da. La carte postale est un support transportable facilement, qu’on peut offrir et qui ne coûte pas cher. J’avais le projet de distribuer 220 000 cartes postales dans les boîtes aux lettres d’Alger et d’autres villes. Quand on a du courrier, c’est toujours des factures ou des convocations… Je voulais placer des photos sans les signer et mettre à la rigueur une boîte mail spécifique au projet.

J’avais trouvé un sponsor, mais il faut une armée pour la distribution. L’idée c’était aussi de créer l’interaction entre les voisins et puis de dire que la photo existe. Enfin, un genre de photo avec un auteur qui a quelque chose à dire.

Pourquoi le noir et blanc ?

Je ne sais pas. Il y a mille raisons. Déjà le côté intemporel. On me dit souvent : «Tes photos sont vieilles». Le flic qui a arraché mes photos de la rue Didouche avait signalé à ses supérieurs que j’accrochais des photos de la guerre de Libération nationale ! J’essayais de lui expliquer que je les avais prises récemment. Il m’a dit de ne pas l’embrouiller «El mouhim noir et blanc !». Après, le noir et blanc c’est aussi le contraste. J’ai grandi dans un pays où tout est noir ou blanc. Par ailleurs, il y a des aspects esthétiques. Il m’arrive aussi de faire de la couleur, mais les couleurs tendent des fois à disperser le regard…

Walid Bouchakour
 
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