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Parution. Le dernier roman de Yahia Belaskri

L’homme intemporel

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le 12.05.18 | 12h00 Réagissez


Yahia Belaskri continue dans son œuvre romanesque d’explorer les arcanes de l’histoire de notre pays. La fiction peut prémunir par son côté fantaisiste contre l’instrumentalisation de certains faits historiques.

En un mot, l’histoire de notre pays, par sa grandeur et ses côtés sombres, reste la demeure commune dans laquelle chacun de nous peut se retrouver. Et, justement, c’est ce que fait Yahia Belaskri dans son nouveau roman sorti le 3 mai en France et intitulé Le livre d’Amray.

Déjà, le titre à lui seul charrie tout un programme sémantique. L’hypothèse de sens qui en découle, sans aller dans les profondeurs de l’herméneutique, nous ouvre de nombreuses perspectives ou pistes qui renseignent sur le projet littéraire de l’auteur.

D’abord, à tout seigneur tout honneur, le mot «Livre» peut prendre ici un sens sacré. Il fait référence aux écrits révélés des religions, surtout monothéistes. Dès son jeune âge, Amray montre qu’il est profondément humaniste en s’entourant d’amis et de voisins qui appartiennent aux gens du Livre.

Ainsi, on le retrouve toujours en compagnie de Shlomo, qui est de confession juive, et de Paco le chrétien, sans oublier la belle Octavia, qui fait chavirer son petit cœur. Le livre, au-delà de son caractère sacré, peut être aussi le pacte où s’inscrivent les amitiés et les fraternités pour l’éternité.

Le deuxième vocable du titre est «Amray». Ce mot signifie en tamazight «celui qui a un avis sur tout», mais aussi «qui peut donner un avis sur tout» et, plus que cela, «qui peut être un leader». A travers ces trois significations, on peut approcher l’ambition de ce roman et de son auteur.

Le livre d’Amray raconte la trajectoire d’un jeune homme qui prend à bras le corps toute l’histoire de l’Algérie, de sa genèse à l’époque actuelle. Une vie où le narrateur est fier de ses origines, tout en se démultipliant, affirmant par là qu’il est comme un réceptacle où viennent se fondre tous les apports civilisationnels qu’a connus l’Algérie. Dans ses rêves les plus fous, il voit s’incarner en lui l’épopée de la Kahina et celle de l’Emir Abdelkader, deux figures emblématiques où se mêlent mysticisme, poésie et bravoure.

Avant d’inscrire son récit dans la grande Histoire du pays, Amray confie aux lecteurs des fragments de la vie de sa petite famille. Ainsi, on découvre un père au parcours fabuleux, car il a participé aux deux grandes guerres du XXe siècle. Il nous parle avec tendresse de ce géniteur arraché à sa terre et à cette quiétude paysanne, pour aller dans les horribles tranchées de la mort du premier conflit mondial. La Première Guerre mondiale était aussi fatale pour les écrivains du début du siècle passé.

Elle avait englouti dans ses labyrinthes plus de quatre cent cinquante écrivains, dont le célèbre Charles Péguy. On peut dire que la guerre de 14-18 a été un cimetière des vocations littéraires naissantes ou confirmées. Yahia Belaskri n’oublie pas de rendre hommage aux mères qui ont su remplacer la défection des hommes. Le lecteur va sûrement savourer ces pages mémorables que l’auteur dédie à la sienne. Un peu comme dans Le livre de ma mère, d’Albert Cohen, histoire de retranscrire cet attachement mythique à la mère.

Après avoir planté le décor de la vie familiale et sa complexité durant la période coloniale, Amray déroule sa vie comme un conte heureux malgré quelques vicissitudes et la précarité endémique qui touchait presque tous les Algériens. Il nous parle de son enfance insouciante sur les hauteurs d’Oran, avec comme arrière-plan la guerre d’indépendance dont les échos parvenaient par bribes aux oreilles des petits. Puis, chemin faisant, c’est l’adolescence qui se profile, coïncidant avec l’indépendance du pays et la fin de la longue nuit coloniale.

Avec ses yeux de curieux, des interrogations s’imposent à son esprit. Et, la plus importante c’est celle concernant le départ de ses deux compères, Shlomo et Paco.

Les questions restent sans réponses mais la vie continue jusqu’à ce qu’il décroche son baccalauréat. Cet événement est majeur pour lui et sa famille. Il le met dans une position prestigieuse même au sein du quartier. L’université lui ouvre les yeux sur nombre de problèmes que vit le pays.

Il fait des amphithéâtres une arène de combat pour trouver des réponses adéquates à tout ce qui freine la prospérité du pays. La narration d’Amray devient plus âpre à partir de cette prise de conscience empreinte de désenchantement qui touche toute cette génération post-indépendance.

Il ne comprend pas, par exemple, lors d’une rencontre à Oran avec le défunt Jean Sénac, comment ce poète peut cautionner les lubies d’un régime autoritaire. Amray ne se satisfait pas de ces luttes feutrées sur les bancs de la fac, car il veut faire du terrain, en allant voir ailleurs.
Il se retrouve gérant d’une société sur les Hauts-Plateaux. Il se rend compte que le terrain n’est guère reluisant et que le mal est profond, aggravé par la corruption et une politique irrationnelle.

Amray se révolte, mais sa marge de manœuvre est très réduite. Il s’enfonce dans une forme de mélancolie qui va le conduire à l’exil après le début de la décennie noire. Une nouvelle vie en Europe débute pour lui, mais c’est celle d’un amputé qui caresse l’espoir de voir l’un de ses membres revivre. A travers Le livre d’Amray, Yahia Belaskri donne à lire avec lucidité une épopée poétique qui réconcilie l’Algérien avec son histoire.
 

Yahia Belaskri, Le livre d’Amray, Ed. Zulma, Paris, 2018.         

Slimane Aït Sidhoum
 
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