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Salim Dada . Directeur du laboratoire d’organologie

«L’impact des instruments intrus est majeur»

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le 15.04.17 | 12h00 Réagissez


Pour le profane, ce mot pourrait évoquer une discipline médicale. Qu’est-ce que l’organologie ?

L’organologie est pour l’instrument ce qu’est la musicologie pour la musique. On traite bien entendu de la fabrication mais pas seulement. Le contexte musical, l’apprentissage, le jeu, le développement technique de la fabrication et puis le point de vue symbolique de la présence de l’instrument dans la société à travers les œuvres d’art et les représentations sociales...

La partie économique nous intéresse aussi, comme le marché des instruments ou la muséologie. Bien entendu, la description de l’instrument en tant qu’objet (ses dimensions, ses matériaux…) est du ressort de l’organologie. Par définition, l’organologie est interdisciplinaire. Sur certains axes de recherches, on peut faire appel à l’anthropologie, la sociologie, l’histoire, la liturgie… dans chacune de nos journées de recherche, on a eu le privilège d’accueillir des intervenants venant de disciplines très diverses.

Comment est né le Laboratoire d’organologie ?

Le Laboratoire d’organologie de Tlemcen, attaché au Centre national de recherches préhistoriques anthropologiques et historiques, a ouvert ses portes fin 2015. J’ai eu l’honneur de le concevoir et le diriger depuis. Il est abrité par le très beau bâtiment de style andalou, le Centre des études andalouses de Tlemcen. Ce centre commence progressivement à s’investir dans la recherche en matière d’organologie, de préhistoire et d’histoire andalouse et ottomane. Concernant l’équipe de recherche du laboratoire d’organologie, nous sommes pour le moment trois chercheurs. Avec moi, il y a Fethi Salah, musicologue et professeur à l’ENS-Kouba d’Alger, comme chercheur associé et nous sommes en train d’en recruter un troisième. L’Orchestre régional de musique andalouse de Tlemcen et le luthier Salah Boukli sont eux-aussi partenaires. Ce dernier a investi un local au sein du centre pour la fabrication et la restauration des instruments traditionnels, notamment ceux de la musique de la nouba. Nous collaborons également avec d’autres chercheurs et musiciens algériens étranger invités à nos événements scientifiques.

Quels sont ses objectifs ?

Durant les trois premières années, le Laboratoire s’est fixé deux principaux objectifs : le premier est l’organisation d’événements scientifiques. Trois journées de recherche sur des thématiques différentes ont déjà eu lieu (13 décembre 2015 : Problématiques actuelles de la lutherie en Algérie. 18 mai 2016 : L’apprentissage des instruments traditionnels en Algérie. 25 février 2017 : L’évolution de l’instrumentarium musical traditionnel en Algérie). Nous préparons actuellement la publication des actes des trois journées déjà écoulées. Nous favorisons les interactions entre les musiciens, les luthiers et les chercheurs, non seulement musicologues ou ethnomusicologues, mais aussi avec des anthropologues, sociologues, littéraires, iconographistes, historiens, etc. Cela peut déboucher sur des événements et des publications interdisciplinaires.

Le deuxième objectif est un travail de proximité avec les luthiers. Il s’agit de suivre le processus de fabrication des instruments particuliers à l’Algérie (kwitra, rbeb, gnibri, gasba, djewwaq…) dont la facture est différente de ceux qu’on peut trouver dans d’autres pays. Il s’agit de sauvegarder un savoir-faire séculaire via des interviews, des vidéos, en profitant des nouvelles technologies en matière d’archivage, d’analyse et de diffusion.

A terme, nous pensons monter un musée des instruments traditionnels algériens. Nous souhaitons également mettre en contact de jeunes stagiaires avec les luthiers afin de favoriser le processus de transmission de ce savoir-faire. La lutherie en Algérie est une tradition très ancienne qui reste à transmission orale, le plus souvent mimétique et/ou autodidacte. On cherche à monter une convention avec le ministère de la Formation professionnelle pour organiser des cursus de formation sanctionnés par un diplôme. Il existe une offre pour les métiers de l’artisanat mais peu de choses pour la lutherie. Ce métier s’apparente certes à de l’artisanat mais nécessite aussi des connaissances musicales, des notions d’acoustique et une maîtrise dans le maniement des différents matériaux utilisés (bois, fer, peau, métal...).

Votre laboratoire met en exergue les instruments utilisés dans le répertoire arabo-andalou, qu’en est-il de la conservation des autres instruments algériens ?

L’état de conservation dépend des régions. Pour l’imzad par exemple, l’instrument et le savoir-faire de sa fabrication et sa pratique sont désormais à l’abri grâce au grand travail qu’a fait l’association «Sauver l’imzad» et le classement par l’Unesco. La conservation dépend aussi de l’usage et du contexte. Certains instruments interviennent dans le contexte religieux ou parareligieux, dans ces cas, ils sont très bien conservés et la manière d’en jouer reste très codifiée. Dans le contexte profane, le changement est beaucoup plus rapide et plus visible. Par exemple dans le aï yay, les deux instruments principaux sont la guesba et le bendir. Ils sont bien conservés parce que la tradition reste encore vivante et le contexte de sa production n’a pas subi trop de changements.

Bien entendu, il y a eu Khelifi Ahmed et Abbabsa avec l’orchestre de la Radio, mais avant eux, dans les années 1940, la troupe Thouraya de Laghouat, là où on a toujours chanté du aï yay - en dépit de la tradition - avec un takht arabi (kaman, ‘ud, ney, qanun, riqq et derbouka). Dans d’autres traditions, on a plus de mal à trouver les instruments d’origine. Dans la musique kabyle par exemple, les flûtes irlandaises, les flûtes en métal ou les pipeaux type Yamaha remplacent souvent le djewwaq dans le répertoire traditionnel. Dans le Laboratoire d’organologie, on commence par l’instrumentarium de l’orchestre arabo-andalou mais le but est de généraliser ce travail vers d’autres traditions musicales. Le but du laboratoire est d’établir un catalogue général des instruments traditionnels en Algérie. Nous devons conserver les instruments qui font partie de l’instrumentarium originel algérien. Sans eux, on perdrait l’esthétique propre à notre musique.

Comment appréciez-vous la valorisation des instruments traditionnels algériens ?

Ce qu’on observe dans les pratiques musicales actuelles en Algérie, c’est l’absence de séparation entre instrument traditionnel local et instrument étranger. Ce phénomène (qui n’est pas nouveau) a pris de l’ampleur dès le début du XXe siècle avec l’introduction des mandolines, banjos, pianos, guitares... dans la musique sanaa et l’orchestre chaâbi. Dans le même orchestre et dans un même contexte, on trouvait des instruments datant de quatre siècles et d’autres récemment arrivés de France ou d’Italie, ou encore des instruments nouveaux ou hybrides, qui jouaient ensemble cette musique dite traditionnelle.

L’impact de ces instruments, qu’on peut quand même qualifier d’«intrus», est majeur. On a du mal à estimer le changement, voire la métamorphose, mais il est certain qu’il y a eu un impact énorme sur la modalité de cette musique, la manière de la jouer et sur son équilibre acoustique. A ce propos, l’influence des techniques d’amplification et d’enregistrement est très importante dans cette musique. Quant à l’écoute d’un cd, on a des instruments de différentes intensités et de volumes et couleurs sonores variés mis sur le même plan acoustique, cela dénature forcément la spatialisation et l’ontologie du jeu et de la musique elle-même. C’est une problématique majeure qui d’ailleurs devrait faire l’objet d’une prochaine journée de recherche.

Que peut faire le laboratoire devant cette hybridation de l’orchestre traditionnel ?

Le Laboratoire d’organologie n’a certainement pas le rôle de rectifier ni de normaliser les pratiques musicales, mais à nous, chercheurs, d’observer et d’analyser ces phénomènes. Ce qu’on peut faire, c’est conserver le savoir-faire de la fabrication et la restauration des instruments locaux. La plupart des instruments traditionnels sont initialement composés de matériaux locaux, théoriquement, cela ne nécessite aucun apport extérieur. Mais outre l’importation d’instruments tous genres, on observe également des changements dans les matériaux utilisés et les techniques de fabrication.

C’est de notre rôle de conserver et de modéliser le savoir-faire à travers des vidéos, des entretiens et des contacts directs entre chercheurs, maîtres-luthiers et apprenants. Pour le reste, en tant que chercheurs, on est là pour observer et analyser les transformations qui, d’ailleurs, ne datent pas d’aujourd’hui. La dernière journée de recherche nous a démontré comment la plupart des instruments ont subi des changements, quelquefois importants, afin de s’adapter aux demandes de la société algérienne et aux nouvelles aspirations artistiques et culturelles. 

REPERES :

Rencontré à l’Institut national supérieur de musique où il enseigne la guitare classique, le chercheur en musicologie, Salim Dada, nous parle du Laboratoire d’organologie, situé à Tlemcen, qu’il dirige depuis 2015. Membre de l’Institut de recherche musicologique (IReMus), il prépare également une thèse de doctorat sur al-adhân (appel à la prière) à l’université de Paris-Sorbonne. Compositeur prolifique et guitariste au sein de l’ensemble Shuluq, Salim Dada est aussi enseignant d’écriture musicale et de direction d’orchestre à la Garde républicaine algérienne. 

Walid Bouchakour
 
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