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Mostaganem . Zoom sur Ould Abderrahmane Kaki

Le praticien de l’essentiel

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le 04.11.17 | 12h00 Réagissez

Le praticien de l’essentiel

En 1990, il reçut la médaille d’or du Théâtre de la recherche, décernée au Caire par l’Institut international du théâtre aux maîtres du quatrième art dans le monde, un prix attribué avant lui à deux géants de la discipline : Jerzy Grotowski et Peter Brook.

Pourtant, si ces deux derniers sont aujourd’hui une référence mondiale dans le domaine, l’enfant prodige de Mostaganem, le dramaturge prolifique Ould Abderrahmane Kaki (1934-1995) demeure peu connu, notamment dans son propre pays. Le colloque international (24 et 25 octobre), organisé dans le cadre de «Mostaganem 2007, capitale du théâtre» et animé par une dizaines d’universitaires dont les thématiques étaient axées sur l’œuvre du dramaturge, visait justement à combler en partie ce déficit de notoriété, plus accentué parmi les nouvelles générations.

En guise d’introduction à cette rencontre, un film documentaire biographique du cinéaste Mostefa Abderrahmane a été projeté. On y voit un petit bonhomme aux grandes lunettes avec un livre à la main en train de sillonner les ruelles de la cité mythique, Tigditt, errer au souk ou encore méditer à la plage de Sidi Mejdoub en se plaisant dans son rôle d’acteur devant la caméra, lui qui fut un grand cinéphile. «C’est d’ailleurs l’amour du cinéma qui l’amena à faire, par substitution, du théâtre parce que la pratique de ce dernier lui était plus accessible», témoigne notre confrère Mohamed Kali dans son livre, Théâtre algérien, la fin d’un malentendu (2005, édité par le ministère de la Culture).

Par la suite, dans son allocution inaugurale, le directeur de la culture de Mostaganem a signalé que ce colloque avait pour but de rendre à cet illustre dramaturge sa vraie place en encourageant les chercheurs à travailler sur son œuvre afin de la pérenniser. Notons toutefois que le présent article consacré à Ould Abderrahmane Kaki ne se réfère pas seulement aux interventions du colloque mais également à nombre d’ouvrages, où le dramaturge est cité.

Parmi les pièces de théâtre les plus célèbres, on trouve la trilogie qui regroupe El guerrab wa Essalhine (Le porteur d’eau et les trois marabouts), Béni Kelboune (Fils de chien) et Koul Wahed wa houkmou (A chacun sa justice). Trois pièces dont la critique essentielle, revenant tel un leitmotiv à chaque débat, avance que Kaki avait adapté ses trois pièces à partir d’œuvres du dramaturge allemand Berthold Brecht, bien que l’homme de théâtre mostaganémois réfutait toute adaptation d’œuvres extérieures dans ses pièces de théâtre.

Tout comme Nietzsche, qui affirmait que «l’imitation précède la création», l’universitaire et critique de théâtre, Ahmed Cheniki, dans son livre Vérités du théâtre en Algérie (2006, Dar el Gharb, Oran) estime que «Kaki s’insurge contre cette idée alors que les œuvres dramatiques ne sont finalement que le produit d’autres textes antérieurs». Mais Kaki préférait parler d’emprunt et de re-création.

 

Il s’en est expliqué par exemple dans un texte de présentation de sa pièce Diwan el Garagouz (Le théâtre de marionnettes) : «C’est alors qu’éprouvant le besoin d’être nous-mêmes, nous nous sommes mis en quête d’un mode d’expression qui fut nôtre. C’est un voyage bien fantaisiste que nous entreprenons aujourd’hui. Nous sommes allés à Venise chercher une pièce d’un dramaturge qui a écrit pour la commedia dell’arte, Il signor Carlo Gozzi, et cette pièce s’intitule, L’Oiseau vert.

Il signore Gozzi a vécu au siècle de la piraterie et l’histoire de L’Oiseau vert n’est autre qu’un conte des Mille et Une nuits. Le passé, comme le 18e siècle, avait permis au Vénitien de régionaliser (pour les besoins d’une certaine dramaturgie) ce conte arabe que nous lui reprenons (pour les besoins d’une dramaturgie algérienne). Il est certes vrai que ce n’est pas seulement le conte que nous lui reprenons mais c’est aussi la trame dramatique. Le voleur est volé. Justice est faite.

Nous avons créé Diwan el Garagouz, c’est-à-dire que cette pièce n’est ni une traduction ni une adaptation.» Dans sa contribution au colloque, Ahcen Tlilani, de l’université de Skikda, s’est penché sur l’utilisation du patrimoine dans le théâtre de Kaki. A la suite d’une formation auprès de Henri Cordreaux et de l’étude des méthodes de Stanislavski, Gordon, Graig Meyerhold, Piscator et Berthold Brecht, Ould Abderrahmane Kaki passera toute son expérience théâtrale à conjuguer technicité théâtrale occidentale et patrimoine algérien pour faire naître un genre théâtral typiquement algérien. «Il a su adapter la forme théâtrale européenne aux sujets locaux en usant du patrimoine algérien, tels que El meddah, El halka, El gueragouz, les saints et les marabouts», souligne l’universitaire.

Une confusion règne encore chez les hommes de théâtre algérien à propos de l’introduction de la halqa (littéralement, la séance) dans le répertoire national. Certains l’attribuent à Kaki et d’autres à Alloula. Si les deux ont magistralement représenté ce genre, les écrits de la majorité des spécialistes dans le domaine attestent que c’est Kaki, le premier, qui l’a introduite sur scène.

Il s’est distingué par un théâtre où les accessoires étaient réduits au maximum pour mettre en avant tout le potentiel des comédiens en se basant sur les méthodes du jeu d’acteur de Constantin Stanislavski. C’était un dramaturge de l’essentiel pour lequel ce qui compte c’est le message. «Il ne se souciait pas de savoir si son théâtre était mieux que celui des Français ou autres. Il s’est posé la question : c’est quoi le théâtre ? Derrière cela, il y a toute une métaphysique, toute une sensibilité et tout un patrimoine. Pour y répondre, il n’a pas écrit d'essais ni de manifeste mais à partir de sa pratique, je pense qu’il a répondu à son questionnement», explique Mohamed Mediouni, homme de théâtre et ex-directeur de l’Institut supérieur d’art dramatique de Tunisie.

Des études originales ont été au rendez-vous de ce colloque et ce ne serait pas subjectif d’affirmer que l’information inédite a été apportée par le non moins émérite, Hadj Dahmane, de l’université de Haute-Alsace et auteur de nombreux ouvrages sur le théâtre algérien, dont l’approche est une comparaison entre la théorie du mythe de Roland Barthes et la pratique théâtrale d’Ould Abderrahmane Kaki à travers ses pièces engagées, citant, entre autres, Afrique avant Un, Béni kelboun, 132 ans et El Guerrab wa Salhine.

Le spécialiste a souligné que l’objectif de Kaki était de parler pour les gens sans voix et de mettre fin aux mensonges qui dissimulent le mal sous un déluge de rhétoriques. Une pensée qui va dans le sens des propos de Roland Barthes, grand spécialiste de la mythologie, qui qualifiait le mythe de système de communication et de message. «Roland Barthes est théoricien du mythe. Il a travaillé sur le langage du corps et le mythe.

En revanche, Kaki l’a pratiqué sur scène. Dans El Guerrab wa Salhine notamment, le dramaturge algérien dénonce en quelque sorte le mythe des saints et appelle le peuple à travailler, à être le maître de son destin», explique Hadj Dahmane, en ajoutant : «Au cours de mes recherches, j’avais entendu, çà et là, que Kaki était contre les traditions et contre la culture populaire, mais, moi, je pense qu’il a, en fait, instrumentalisé différemment les aspects de son théâtre».

Notons par ailleurs que la pièce El Guerrab wa Salhine continue de nos jours à séduire le public. Elle a été produite en 2016 par le Théâtre régional d’El Eulma et réalisé une tournée (exceptionnelle en Algérie) de 116 dates, clôturée par une participation au Festival du théâtre arabe, en janvier dernier, à Oran et Mostaganem. Malgré cela, force est de constater que la notoriété de l’auteur de Diwan el Garagouz a nettement diminué par rapport à celle de Kateb Yacine, de Abdelkader Alloula ou encore celle de Medjoubi. «Hélas, nous confie Ahcen Tlilani, cela est dû aux travaux de recherches consacrés par les universités européennes à ces derniers.

L’expérience Abdelkader Alloula et Kateb Yacine sont étudiées aujourd’hui dans les universités allemandes. Il est vraiment déplorable qu’après tant d’années d’indépendance, la lumière continue à nous parvenir de l’autre rive.

Les chercheurs ainsi que les médias algériens doivent mettre en lumière non seulement Kaki, mais aussi Malek Bouguermouh, Mohamed Boudia, Mustapha Kateb, etc.». Le colloque a permis aussi de déceler un manque de pertinence des recherches universitaires locales, dont le contenu des thèses se limite souvent à des généralités et des reprises de thèmes déjà traités. «Cela fait trente ans que j’écoute le même discours chez les universitaires qui n’apportent que des généralités. Il serait préférable que chaque universitaire prenne un petit point et s’y consacre entièrement», suggère le journaliste et homme de théâtre Bouziane Benachour.

Ce n’est pas sans raison d’ailleurs si Hadj Miliani, professeur à l’université de Mostaganem et chercheur au Crasc, focalise actuellement ses recherches sur la période d’adolescence d’Ould Abderrahmane Kaki. «Ma recherche tente de savoir qui était Kaki quand il avait 17 ans, dans une époque marquée par le colonialisme», a déclaré récemment Miliani lors d’une rencontre littéraire à Mostaganem. Beaucoup d’anecdotes au sujet d’Ould Abderrahmane Abdelkader, dit Kaki, demeurent méconnues par son public, comme la fois où il eut comme décorateur et costumier le célèbre couturier français Yves Saint-Laurent, durant des ateliers d’été. «Christiane Ford était d’origine juive.

Pendant les vacances, elle s’occupait à inviter des étudiants des grandes écoles de Paris à venir passer un mois ici (à Oran, ndlr) à condition qu’ils fassent du théâtre en compagnie des jeunes Algériens et il y avait le jeune Kaki, le metteur en scène, et c’était Yves Saint-Laurent qui faisait les costumes», relate ainsi un extrait du documentaire Les deux rives de Mustapha Seghier.  

Quant au Festival national de théâtre amateur de Mostaganem, lequel a célébré en juillet dernier ses 50 ans, son fondateur, Si Djilali Benabdelhalim, était un féru du quatrième art, mais il n’avait fréquenté la scène que très peu, voire jamais, ce qui fait qu’Ould Abderrahmane Kaki avait joué un rôle important dans l’élaboration du programme artistique du festival dans son livre Tigditt, quand le théâtre s’emballe (APIC, 2016), Aziz Mouats raconte : «Si Djilali avait en Kaki un sérieux et fort utile complice.

En quelque sorte, l’émérite dramaturge n’était que l’autre face de Djilali Benabdelhalim. D’apparence très distinguée, surtout pour les gens de l’époque, Kaki savait faire fructifier mieux que quiconque sa connaissance de la culture universelle.»

Cependant, le colloque, dont le thème initial était «Comment lire Kaki ?», aurait pu inclure également des chercheurs en littérature pour disséquer les techniques d’écriture chez l’auteur de 48 pièces de théâtre, mais également de quatre nouvelles et un poème, regroupés dans un livre, intitulé Kaki, le dramaturge de l’essentiel, coécrit par Mostefa Abderrahmane et Mansour Benchehida (éditions Alpha, 2006).  Aujourd’hui, si Mostaganem est la capitale du théâtre en Algérie et si la ville est dotée du Festival du théâtre amateur le plus ancien en Afrique et dans le monde arabe, c’est en partie grâce à lui. Et son œuvre n’a pas encore livré toutes ses richesses.


 

132 ans sur scène

A la fin de la première journée du colloque international sur le dramaturge Ould Abderrahmane Kaki, nous avions été conviés par les organisateurs à assister aux répétitions de la pièce 132 ans, montée par Mohamed Takirat, à la maison de la culture qui porte le nom du dramaturge Kaki. Dans une ambiance studieuse et en présence d’anciens comédiens comme Djamel Bensaber et Belkacem Mezadja, qui ont joué dans la toute première mise en scène, les participants au colloque ont assisté au filage de la pièce qui a été revisitée en intermezzo. Des musiciens et des danseurs sont inclus dans la nouvelle version du spectacle avec une distribution où l’on trouve les comédiens Salah Ougroute et Bakhta aux côtés de jeunes non moins talentueux, tels Zobir Belhor et Zahira Bouchelil.
La pièce est une fresque historique qui raconte l’occupation de l’Algérie depuis le début d’une colonisation. Etape par étape, on assiste aux grandes résistances populaires, puis à la naissance du mouvement national, de la Guerre de Libération nationale jusqu’à l’indépendance et aux enjeux post-coloniaux. C’est une pièce faisant partie de ce que les spécialistes nomment communément "théâtre-document", avec des tableaux constituant en quelque sorte des allégories historiques. La soirée fut ponctuée de quelques témoignages des anciens compagnons de scène de Kaki. Djamel Bensaber submergé par l’émotion, aux larmes, a déclaré : «Cette pièce est immortelle.» La générale a été donnée dans la soirée du 31 octobre à la salle Ryma de la maison de la culture Ould Abderrahmane Kaki, soit la veille du 63e anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération. S. S.

Salim Skander
 
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