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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Les racines Izuran

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le 24.02.18 | 12h00 Réagissez

La romancière algérienne Fatéma Bakhaï a publié quatre romans historiques intitulés Izuran 1, Izuran 2, Izuran 3 (Editions Alpha). Le monde littéraire de la romancière est riche car il remonte à 1993 avec La scalera et Un oued pour la mémoire publiés chez L’Harmattan, réédités aujourd’hui par Dar El Gharb à Oran.

Elle est aussi l’auteure de livres jeunesse. Quand on regarde de près sa bibliographie, il devient évident que le fil conducteur de ses récits pour enfants, adolescents ou adultes repose sur l’histoire : celle d’Oran, de l’Algérie et du Maghreb. Oranaise, elle a exercé dans sa ville en tant que magistrat et avocate et, par sa formation juridique, elle est attirée par les faits. Mais son écriture démontre qu’elle sait prendre des libertés fictionnelles à l’égard de la réalité.

Elle joue sur la mémoire historique et sur sa capacité à imaginer la manière dont les faits se sont déroulés. Elle donne corps à l’histoire. Elle conte ce qui s’est passé depuis la nuit des temps sur cette terre millénaire. Ce qui forme les racines (izuran en tamazight) du peuple et de la nation prend vie grâce à des personnages anonymes ou historiques. Les noms historiques, que chacun de nous connaît et qui font partie de la mémoire collective, deviennent sous la plume de Bakhaï des héros fictionnels convaincants.

Ce qui fait sa force littéraire, c’est son sens de la recherche historique, du détail réel à partir duquel elle construit le récit, à la différence de Maïssa Bey dont les romans relèvent de la fiction pure, même si leur substrat reste historique. Ces deux romancières se complètent d’ailleurs de mon point de vue.

La trilogie Izuran nous permet d’illustrer l’apport de Fatéma Bakhaï à la production littéraire actuelle. Elle remonte le temps pour permettre au lecteur de prendre conscience qu’avant l’arrivée des Français en 1830, cette contrée a vécu une longue et passionnante histoire.
On sait depuis longtemps que la fiction contribue au savoir des origines. En cela, les romans de Fatéma Bakhaï méritent le détour.

La romancière associe les faits à son propre imaginaire et le résultat est absolument délicieux car on pénètre dans un monde imaginaire et réel à la fois, loin des livres d’histoire ardus et au plus près de la mémoire ancestrale. Elle nous aide ainsi à percevoir sous un angle positif mais non démagogique la vision de notre Histoire.

La narratologique adoptée pour décrire l’histoire de Izuran, le pays des hommes libres, est celle de la mise en valeur du «roman national». Et le lecteur se l’approprie au fil des pages à travers les relations entre des personnages imaginaires tels  que Ayye, Akala, Amestan, Tafsut Amghad, Tiziri, mais aussi réels tels Massinissa, Syphax, Tacfarinas, Mazippa, Claudius, Hadrien et Maximilien...

Le récit remonte au temps où le système matriarcal s’imposait. Les temps premiers de la tribu des «poils rouges», puis des «enfants d’Ayye» où la parole est donnée à Koceïla, chef berbère du VIIe siècle. Le récit de la Kahina, de son vrai nom Dihiya ou Daïmia, est central. Elle est la valeureuse, la guerrière téméraire.

Il me semble important de souligner cette mise en scène des femmes qui ont compté dans l’histoire ancienne de l’Algérie. Même si les femmes sont décrites au début de cette saga comme des «femelles» qui «enfantaient des hordes», elles sont néanmoins des matriarches qui avaient leur mot à dire, comme La Boiteuse qui traverse la brousse et dont la force de caractère fait que «plus personne n’ose lui jeter la pierre ou lui montrer le moindre signe d’agressivité».

Elle n’a plus peur et va à la rencontre de «l’ancêtre de ses ancêtres» pour demander l’eau et la pluie. On est alors «à une époque où les hommes ne connaissaient pas le fer et où l’étang était un lac immense qui baignait le pied des collines». La romancière mêle les personnages et la nature comme dans cette période où l’on assiste à l’arrivée d’un arbre que les ancêtres n’avaient pas connu : «L’olivier aux feuilles argentées» qui allait remplir les jarres d’une huile «miraculeuse de parfum».

Il y a eu les guerres et les chevaux jusqu’à Carthage. Il y a eu les Romains et Massinissa qui a vaincu Syphax. C’était l’époque où l’on buvait le vin au miel, l’époque de Tafsut la forte, celle qui fut un lien. Contre le diktat de l’Empire romain, Tacfarinas a décidé de se battre pour retrouver la dignité. C’est Amzagh qui annonce l’arrivée de nouveaux conquérants venant de l’Est. La résistance s’installe…

La trilogie remonte ainsi la course du temps pour nous amener vers d’autres époques et d’autres lieux où l’on retrouve, comme si on y était, de nouveaux personnages et faits apparaissant dans un flux littéraire continu : les Andalous, les juifs, les Turcs, Aldjia et l’histoire de la ville d’Oran avec Khalil et son glorieux père Ben Ayyoub ou encore Cordoue, Marrakech, Grenade, Tlemcen et D’zaïr et Cirta, une histoire vivante faite d’êtres de chair et de sang.

On rencontre Ali Pacha, Yemma Dzirya, Zeïneb qui reprend le flambeau jusqu’à l’arrivée du consul français Deval et le prétexte du coup d’éventail. Fatéma Bakhaï remonte des racines du temps à l’aube des temps modernes en mettant en scène les riches et multiples facettes de notre longue histoire où les femmes jouèrent un rôle aussi important que celui des hommes dans le pays Izuran, le pays imaginaire et pourtant bien réel dont il faut être fier. 


B. L.
 
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