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Marseille : Une rencontre littéraire originale

Oh le beau festival !

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le 02.06.18 | 12h00 Réagissez

La Canebière est rouge de monde ce samedi 26 mai, où une manifestation, Jean Luc Mélanchon en tête, se déploie en face de la Chambre de commerce. Rouge par les drapeaux écarlates de la CGT et des formations et associations de gauche.

Vivante aussi, au point d’être un spectacle haut en couleur. En ouverture, des comédiens masqués campent Macron en empereur romain – toge, lauriers et sandales –, Trump en diable, avec un trident à la main, et d’autres personnages apparemment non recommandés.

De gros baffles sur un camion diffusent des chansons contestataires et du rap. Certaines des banderoles renvoient aux 50 ans de Mai 1968 avec une nostalgie sympathique et parfois puérile. Sur un côté, le carrousel vénitien de la ville tourne à vide et, sur un autre, un vieux guitariste éraille Ma Liberté de Moustaki dans l’indifférence générale. C’est l’image qu’offre le centre de Marseille en ce début d’été.

Du point de vue des aménagements urbains, la ville semble avoir profité de l’événement Marseille-Provence, capitale de la culture européenne en 2013. Elle y a gagné aussi quelques infrastructures culturelles de premier plan et, notamment, le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée). Si aujourd’hui, nombre d’artistes et d’opérateurs de la ville décrient l’événement, c’est qu’ils pensaient qu’il générerait un boom culturel pérenne.

Or, avec la crise, les budgets ont connu des coupes drastiques. «Maintenant, là où l’on s’adresse pour présenter un projet, nous déclare la présidente d’une association artistique qui ne veut pas être citée, on nous offre des lieux mais on nous demande de chercher des mécènes pour financer». Mais la crise, c’est d’abord un quart de Marseillais en dessous du seuil de pauvreté (La Provence, 02/06/15). Et pire encore dans les «quartiers nord», les seuls à être désignés par un pluriel anonyme, magma urbain évoqué seulement pour la violence comme, une semaine plus tôt, une fusillade mortelle.

Cependant, des spécialistes signalent qu’à la différence d’autres villes françaises dont les banlieues ne sont pas comprises dans le territoire administratif, Marseille serait statistiquement désavantagée. Pour autant, elle arrive à conserver son dilettantisme méditerranéen, en tout cas ses rituels, ainsi que son afflux touristique qui a atteint cinq millions de visiteurs en 2013. Elle est aussi quand même le premier port de France et le deuxième de la Méditerranée et elle passe pour être une ville «où il fait bon vivre».

C’est dire combien la culture revêt une dimension stratégique pour son image mais aussi son développement. Troisième ville d’un pays qui excelle en la matière, son activité apparaît relativement faible. Le nombre et l’envergure des festivals ne sont pas toujours des indicateurs fiables de vitalité culturelle. Mais, ils nous suggèrent que la cité phocéenne est plutôt en reste.

On y compte surtout des manifestations musicales (Fiesta des Sud, Babel Med, jazz des cinq continents…) ainsi que cinématographiques, dont le fameux FID. Côté lettres, Marseille propose déjà des manifestations comme le Carré des écrivains, Le Prix marseillais du polar ou encore le Salon méditerranéen des publications de femmes.

Sa région fourmille de salons et rendez-vous littéraires, petits et moyens. Mais il manquait à la ville du poète Antonin Artaud un rendez-vous littéraire attractif et surtout plus visible. C’est peut-être chose faite avec le festival «Oh les beaux jours !» dont l’intitulé original – et assurément touristique ! – est emprunté à celui de la pièce du dramaturge Samuel Beckett créée à New York en 1961.

La première édition du festival, l’an dernier, avait attiré 11 000 personnes et reçu un accueil positif. Cette deuxième (22-27 mai) entendait accroître l’audience et populariser davantage le concept de la manifestation. Le festival implique la littérature dans des rencontres pluridisciplinaires.

Ses co-directrices, la libraire Nadia Champesme et l’éditrice Fabienne Pavia, affirment : «Ce que nous défendons, c’est l’idée que la littérature ne se résume pas à l’exercice solitaire de la lecture (même si nous l’encourageons ardemment tout au long de l’année, avant et après le festival). La littérature s’entend sur scène, elle se mêle à la musique, au cinéma, à l’histoire, aux sciences…». Autre souci, l’emballage de ces activités. Dès la première édition, elles annonçaient la couleur : «Nous avons essayé de renouveler les formes pour des spectateurs habitués aux réseaux sociaux, à la télévision».

Ces bases du festival se retrouvent déclinées cette année en cinquante propositions réparties en bulles thématiques. L’une des plus importantes est «Les beaux jours de…», soit de grands entretiens avec les invités vedettes de l’édition. Cette année, Philippe Claudel, Laurent Gaudé, Dany Laferrière (invité au SILA d’Alger en 2016), Pierre Lemaître et Laurent Mavigné, auteur en 2009 du fameux Des hommes, réquisitoire sur les traumatismes de la Guerre d’Algérie.

Ces entretiens sur scène sont préparés comme des émissions de télévision : échanges directs sur le plateau, projections sur écran, archives, invités surprise... Autre bulle programmatique, «C’est le temps de l’amour» par laquelle le festival participe au thème générique de la saison culturelle Marseille-Provence 2018 qui fédère quasiment toutes les institutions culturelles de la région.

Là aussi l’originalité est au rendez-vous. Par exemple, sept écrivains ont été invités à réinterpréter sur scène des scènes d’amour de l’histoire du cinéma. Les romanciers Marie Darrieussecq et Arnaud Cathrine ont été chargés de visiter six musées du département et de choisir une œuvre par musée ayant un lien ou pouvant l’avoir avec l’amour. Sur cette base, ils ont rédigé à quatre mains six nouvelles qui seront diffusées dans les musées concernés.

Les autres bulles sont du même tonneau si l’on peut dire et leur titre peut donner une idée de la diversité du festival : Retours vers le futur, Histoire et littérature, La BD en dialogue, Le vivant, la terre et demain ?, Littérature et photographisme, Des livres sur scène et La belle jeunesse. Citons aussi les Frictions littéraires qui ont consisté en trois duos d’écrivaines invitées à dialoguer entre elles.

Dans cette catégorie ou bulle, une proposition étonnante avec la série des «Un auteur, un objet». Des écrivains ont été invités à choisir dans les riches collections du Mucem un objet en mesure de les inspirer et de servir de prétexte à leurs interventions. Ainsi, au festival «Oh les beaux jours !», une conférence n’est jamais une simple conférence, elle est une conférence-spectacle ou une conférence dessinée.

Les lectures de textes sont parfois accompagnées de projections comme avec Florence Aubenas et Bruno Boudjellal. Mais elles peuvent être aussi graphiques. Ou musicales et bruitées. Ou dessinée et bruitées. Ou encore musicales et dessinées ! Pourquoi se priver ou se limiter ?

Les auteurs collaborent avec des artistes, les disciplines s’interpellent, produisant des registres multiples de conception et de réception. Ainsi, sous l’intitulé «Ma très grande mélancolie arabe», une rencontre-projection a accueilli Lamia Ziadé, auteure entre autres de Bye bye Babylone, Beyrouth 1975-1979, roman en textes et images sur la guerre civile au Liban.

On n’hésite pas non plus à exposer les auteurs comme dans cette séance du jeudi 24 mai où certains d’entre eux se sont aimablement soumis à la critique des lycéens de Marseille. La rencontre entre le romancier Sorj Chalendon et le bédéiste Sébastien Gnoeding, par ailleurs directeur des éditions Métropolis, est représentative de l’esprit du festival qui privilégie les échanges sur les présentations individuelles.

Animée par notre confrère et compatriote Tewfik Hakem, également conseiller littéraire du festival, elle a porté sur l’album «Profession du père» (2018), adapté du roman éponyme de Chalendon paru en 2015. Cette œuvre de l’écrivain et journaliste bardé de prix, est peut-être l’une des moins connues par rapport à ses fameux Une promesse (2006, Prix Médicis), Retour à Killybegs (2011) ou Le quatrième mur (2013).

C’est aussi l’une des plus autobiographiques puisqu’il y évoque la mythomanie de son père qui, tour à tour, s’est pris pour un agent secret de la CIA, un pasteur presbytérien, un judoka d’élite, le dernier des parachutistes français à quitter Dien Ben Phu et un dirigeant de l’OAS qui voulait abattre le général de Gaulle !

Violent à l’égard de sa femme et de ses enfants, il aurait préparé Sorj, enfant malingre et bègue, à commettre cet assassinat. L’écrivain, qui déclare ne pas aimer le concept de résilience, a raconté au public comment il a toujours préféré affronter directement ses traumatismes et les intégrer. Mais n’est-ce pas de la résilience ? Il s’est montré ému et émouvant en relatant la tristesse ressentie malgré tout d’un «rendez-vous manqué» avec son père lors de son enterrement.

Ce qu’il y a de remarquable dans la naissance de la BD de Gnoeding, c’est que son auteur a décidé de l’entreprendre sans consulter ni le romancier, ni l’éditeur chez lequel il s’est présenté avec 80 pages de prêtes ! Une situation embarrassante, heureusement conclue par un accord entre toutes les parties tandis que Chalendon s’est refusé toute immixtion dans le travail de l’artiste, se contentant de lui désigner à Lyon les lieux de son enfance. 

Mêlant lecture de textes et concert, le comédien d’origine algérienne, Réda Kateb, et le groupe de rap, La Rumeur (Hamé et Ekoué) ont présenté sous cette forme originale leur «bibliothèque idéale», où Kateb Yacine figurait parmi Fanon, Camus, Jack London et d’autres encore. Le festival a aussi mis à l’honneur le roman-culte de George Orwell, 1984, réédité pour la nième fois mais avec une nouvelle traduction.

Le public de «Oh les beaux jours !» a pu ainsi rencontrer la traductrice, Josée Kamoun, auteure également des traductions françaises de l’américain Philip Roth qui vient de décéder. L’œuvre d’Orwell a fait aussi l’objet d’un concert dessiné avec le saxophoniste Raphaël Imbert et quatre dessinateurs.

En plus de ces approches souvent inédites, le festival se distingue par le souci d’une permanence dans le tissu culturel local et il s’intègre dans le Plan Lecture de Marseille adopté en 2015. De septembre à mai, soit durant la période scolaire, il organise à Marseille et dans son hinterland, des ateliers et des projets dans les écoles, collèges, lycées, universités, médiathèques, librairies, centres sociaux…

On s’y adonne notamment à la découverte d’œuvres et d’écrivains et à des échanges avec les professionnels du livre. Cette action culturelle quasi permanente (hors les beaux jours !) se double d’un programme de formation des enseignants du secondaire appuyé par l’Académie et portant sur les registres du festival : médiation littéraire, formes littéraires et graphiques, etc.

Enfin, toute cette diversité se retrouve dans la localisation du festival qui s’égaie à travers plusieurs lieux de la ville : le grand théâtre de la Criée, le Musée d’histoire, la Friche Belle-de-Mai, la bibliothèque Alcazar, le Mucem, les Rotatives (ancienne imprimerie du journal La Marseillaise) et la salle Le Merlan.

Au final, «Oh les beaux jours !» apparaît comme un laboratoire vivant d’innovation des contenus et formes des rencontres littéraires qui, souvent, se ressemblent et ronronnent dans leurs habitudes. Mais il ne faudrait sans doute pas en faire plus et céder aux sirènes du marketing culturel, sans doute indispensable de nos jours mais qui parfois tue la fraîcheur. La formule actuelle est bien élaborée. Ça ne peut être «Oh les plus beaux jours !».

Ameziane Ferhani
 
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