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Raja Ben Ammar . Comédienne, danseuse, auteure, metteure en scène

Scène de corps et d’esprit

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le 15.04.17 | 12h00 Réagissez

 
	La grande dame du théâtre tunisien a tiré son ultime révérence.
La grande dame du théâtre tunisien a tiré son ultime...

Tout de noir vêtue, comme toujours sur scène, regard perçant et port altier qu’elle avait, élégant même avec ce plâtre blanc qui, ce soir-là, en la salle El Hamra de Tunis, enrobait sa jambe du pied au genou.

Raja Ben Ammar était debout face au public. Elle n’avait plus les deux béquilles sur lesquelles elle s’appuyait dehors, car le plâtre n’était pas un accessoire de scène, mais bel et bien une applique médicale. Mais Raja ne pouvait se résoudre à rater la 12e édition du Festival de Carthage. Comment allait-elle tenir le coup ? Quel serait le niveau de sa prestation sachant que dans la compagnie, dont elle est cofondatrice, la performance est basée sur l’expression corporelle ? Durant 1 heure 35 mn de monodrame, elle avait réussi à transcender sa douleur. Rien ne paraîtra !

Quant au jeu sobre qu’elle s’était imposé, il n’altérait en rien la qualité de sa présence. Pour allié, Raja disposait d’un texte fort dont elle est l’auteure. Lumières en clair-obscur, fond sonore en musique et fracas de guerre. Celle que Bush fils fit à l’Irak de Saddam. On était au huitième jour de l’invasion décrit sous le mode tragi-comique : «Tikrit, Bassora et d’autres villes  tombent l’une après l’autre sans combattre.» Variant les registres, la voix était tour à tour à la gravité, l’humour ou au sarcasme. La critique et le questionnement déclinaient les trahisons et les veuleries des Etats arabes et, par voie de conséquence, la déchéance des sociétés arabes comme des destins individuels. La parole restait singulière, essentiellement à charge humaine. La salle bondée était captive. Bien que des chaises avaient été rajoutées, il restait des festivaliers debout. Au dernier soupir du spectacle, standing-ovation à n’en plus finir. Tel est le dernier souvenir que nous gardons de Raja Ben Ammar. C’était en 2005 dans Hawa Watani.

Aujourd’hui, cette grande dame du théâtre tunisien n’est plus. Son cœur a lâché, il y a une dizaine de jours. La première fois que nous l’avions vue, dix années auparavant, c’était dans un spectacle à grande distribution dont elle était l’auteure du texte et le co-metteur en scène avec Moncef Sayem : Bayaa el hawa… L’amour, encore, lié au malheur. La fable raconte l’histoire d’une candide ouvreuse de cinéma séduite et abandonnée par un bourreau des cœurs. L’enfant qui naît de sa liaison est volé. Le mélo vire au drame. Rien n’est au premier degré, la polysémie est diffuse, densifiant le propos et l’émotion.

En fait, le plus notable réside dans l’écriture scénique. Car à l’instar du personnage de La Rose pourpre du Caire, l’ouvreuse vit entre fiction filmique et réalité, les deux confondues. Cependant, si dans le film de Woody Allen, la mise en abîme relève du cinéma dans le cinéma, dans Marchand des rêves, elle débouche plutôt sur du cinéma dans le théâtre. La mise en scène et le jeu des comédiens sont calqués sur la façon de faire au cinéma muet dans la première moitié du spectacle, une partie muette. Et pour restituer le 7e art des origines, avec ses fondus-enchaînés, ses naïvetés et sa poésie, le théâtre-danse est mis à contribution, un genre qui utilise l’expressivité et la théâtralité dans l’écriture chorégraphique. Le spectacle déroule alors les plus belles séquences du cinéma mondial que vit l’ouvreuse de cinéma. Et, moment fort dans ce travestissement onirique, par l’entremise d’une esthétique accomplie, le tabou sur le corps et le sexe est habilement neutralisé lorsque les deux amants s’accouplent fougueusement et qu’un orgasme s’accomplit.

Pour nous qui venions d’un pays – nous étions en 1995 – où le refus du port du voile par une collégienne pouvait alors entraîner son assassinat, l’émotion est démultipliée. Le spectacle soutenu de bout en bout bascule dans le cinéma moderne lorsque les personnages se mettent à parler. La créativité avec un grand C est là, indéniable. Et malgré les récriminations des puristes, Bayaa el hawa décroche le grand prix du Festival de Carthage. Raja se voit en outre décerner le prix de la meilleure comédienne pour la troisième fois, puisqu’elle a déjà eu droit à cette distinction en 1987 et 1989.

C’est que le parcours de cette artiste la destinait à être une novatrice dans le théâtre tunisien. Issue du vivier du théâtre scolaire, elle rejoint pour ses études théâtrales la prestigieuse école Maximilianuniversität de Munich. Elle complète sa formation par des stages, entre autres au sein des ateliers de l’école privée de renom fondée par la grande dame du théâtre allemand Ruth Von Zerboni, comme au Berliner Ensemble. Elle y est avec celui qui deviendra son compagnon à la scène et à la vie, le comédien, auteur et metteur en scène Moncef Sayem. De retour en Tunisie, elle rejoint la fameuse troupe du Kef  pour se mettre sous la férule de Moncef Souissi, un de ses grands devanciers, partisan d’un théâtre engagé à thématique sociale.

Puis, quittant le théâtre public, elle revient à Tunis pour intégrer la première compagnie indépendante qui naît en 1976 en son pays, le Nouveau théâtre de Tunis, aux côtés des grosses pointures que sont Fadhel Jaibi, Jalila Baccar, Mohamed Driss, Fadhel Jaziri et Habib Masrouki. Elle fait en 1978 la preuve de son talent sur scène en jouant avec son alter ego féminin du théâtre tunisien, Jalila Baccar. Puis, en 1979, elle saute le pas avec Moncef Sayem, Taoufik Jebali et Raouf Hendaoui pour fonder le théâtre Phou, la deuxième compagnie privée de Tunisie. «Le terme Phou est un des cinq mots irréguliers de l’arabe littéraire signifiant bouche. Son sens phonétique en français est un atout pour nous», était-il expliqué sur un prospectus de la compagnie. Le premier spectacle monté est Tamthil klam qui a «pour centre d’intérêt le jeu sur le mot, comme dernier signe apparent de notre structure mentale».

Le coauteur et un des comédiens n’est autre que Taoufik Jebali. Sa patte y est manifeste, lui qui se fera connaître comme metteur en scène du mot lorsqu’il va créer en 1986 El Teatro, le premier espace théâtral privé de Tunisie. L’empreinte de Raja, comédienne, danseuse et femme de théâtre aux multiples talents, va alors s’affirmer au théâtre Phou. Elle promeut l’expression corporelle et introduit en Tunisie le théâtre-danse avec la complicité de Moncef  Sayem.

Cette démarche aboutit sur le questionnement du corps : «Nous avons à chaque spectacle ouvert de nouvelles portes vers l’écriture du corps. Nous nous sommes accrochés à plusieurs codes, dans les différentes techniques de la danse, qui nous ont changé.» Le credo du théâtre Phou devient alors : «Nous ne pensons plus, désormais, qu’il faille écrire avec son corps. Nous ne pensons plus que le corps soit un outil. Nous ne pensons plus qu’il soit un chemin, il est, tout simplement.» En 1994, le théâtre Phou élit domicile à Carthage en fondant l’espace Mad’Art dans une ancienne salle de cinéma. Raja en est la directrice.

Mad’Art accueille des spectacles de théâtre, de danse et de musique et fonctionne également comme salle de répétitions pour d’autres compagnies. Battante, la défunte a défendu bec et ongles Mad’Art lorsqu’il a failli être fermé sous Ben Ali. Militante, d’aucuns témoignent qu’elle a été de tous les combats pour l’épanouissement de la création théâtrale, pour la liberté, l’ouverture et la modernité. En Tunisie, au Maghreb et dans le monde arabe, celle qui s’en est allée était assurément unique.
 

Mohamed Kali
 
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