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Yasmina Chaïd-Saoudi . Paléontologue et préhistorienne

«Tout ce qui est vie m’intéresse»

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le 09.06.18 | 12h00 Réagissez

 
	«Si nous sommes revenus, c’est aussi grâce au nouveau directeur de wilaya de la culture de Témouchent.» 
	 
«Si nous sommes revenus, c’est aussi grâce au nouveau...


PAR MOHAMED KALI

Vous effectuez depuis longtemps des fouilles archéologiques dans le Témouchentois…

Depuis 2005. Mais en fait, au départ, je faisais des prospections pour découvrir des sites nouveaux avec des collègues du Laboratoire de paléontologie stratigraphique d’Oran. J’estimais important de trouver des sites préhistoriques nouveaux et je suis de celles qui sont lassées de ne travailler que sur des sites anciennement découverts, que les Français ont exploités avant nous. D’ailleurs, souvent, ces derniers nous reprochent de n’avoir rien mis au jour après eux.

Mais pourquoi à l’ouest du pays où les recherches sont plutôt rares ou inexistantes ?

Les recherches à l’Ouest étaient peut-être plus rares mais les résultats y ont été de taille. C’est à l’Ouest que le plus ancien hominidé d’Afrique du Nord a été découvert, à Tighenif (Mascara), là où il y a de hautes plaines, des terrains moins accidentés que dans l’est du pays, donc moins tectonisés et donc où il y a une préservation beaucoup plus intéressante des fossiles. Témouchent, c’est encore particulier parce qu’il y avait du volcanisme. Il y a eu durant la préhistoire 22 volcans dont les éruptions ont enfermé toute forme de vie pouvant être conservée. Et cette situation ressemble vraiment à tous les fameux sites de l’Afrique de l’Est où ont été découverts les plus anciens hominidés du monde.

Il y aurait donc ici plus de chances que l’on puisse trouver des restes de nos ancêtres les plus lointains ?

Absolument ! Les basaltes des volcans ont tout enfermé ! Il faut juste savoir où chercher et persévérer dans ses recherches. Si on découvre des fossiles d’humains, ce serait bien, mais là n’est pas l’essentiel. Car lorsqu’on fait de la recherche, la question est de comprendre le terrain. Pour cela, il faut fouiller méthodiquement, analyser les couches stratigraphiques, déterminer les fossiles et réunir tous les indices ensemble pour reconstituer les événements passés.

Comment se fait-il que vos collègues n’empruntent pas le même chemin que vous ?

Il y a bien quelques préhistoriens qui travaillent sur ces époques très anciennes qu’on appelle le Pléistocène ancien, voire le Pliocène. Mais les fossiles, c’est plus l’affaire des paléontologues, de surcroît des paléontologues vertébristes. Dans ma promotion, nous n’étions que deux, le second est reparti de l’autre côté de la Méditerranée. Ceux que nous avons par la suite formés en préhistoire s’intéressent plus aux périodes holocènes, plus récentes. Et puis, c’est souvent une question de centre d’intérêt personnel. Pour ce qui me concerne, tout ce qui est vie, mécanisme d’évolution, écosystème ancien, paléo-environnement, m’intéresse. Avant la domestication et avant que l’homme ne devienne l’espèce la plus importante en nombre sur terre, les animaux étaient de loin, les plus nombreux.

C’est pour cela que vous n’avez pu mettre au jour que des ossements de bêtes ?

Pour la période qui nous intéresse, nous trouvons beaucoup plus de restes d’animaux que de restes humains. Dans mon travail de fouille, ce que je découvre le plus, ce sont des ossements d’animaux comme les rhinocéros, les hippopotames, les équidés, les bovidés, etc. c’est à dire une partie de l’écosystème qui prévalait alors.

Ces faunes nous permettent, par analogie, de nous situer sur le plan chronologique. Par exemple, si c’est le Pléistocène inférieur, moyen, supérieur ou si on est à l’Holocène (période du quaternaire, succédant au Pléistocène, Ndlr).

Cette démarche est d’ailleurs valable pour toutes les époques géologiques. Après les avoir identifiés, les cortèges fauniques qui les accompagnent nous renseignent sur le degré de spéciation, de diversité des espèces étudiées. Ils nous fournissent également des éléments sur les milieux dans lesquels ils ont vécus.

On peut aussi remonter aux motifs de leurs morts et tenter de retrouver sur les os des indices de leur enfouissement et parfois les traces de traitement faites par l’homme ou les carnivores. Cela nous parle beaucoup ! Lorsque sur le plan évolutif l’association faunique coïncide avec l’apparition de l’homme sur terre, il faut alors chercher les produits de l’homme que sont les outils qu’il a fabriqués.

A Aïn Kihel, nous commençons à trouver des galets qui pourraient être anthropiques (taillés par l’homme, Ndlr) parce qu’il est difficile au début de distinguer entre les galets naturels et les galets «intentionnels». Bien entendu, il existe une façon de le savoir. Mais, prudence, il faut en trouver beaucoup. Jusque-là, je ne dispose que de trois galets !

Là sur le site où vous travaillez, on se situe à quelle période et qu’est-ce que les analyses ont révélé jusqu’à présent ?

Le volcanisme de cette partie méridionale du massif de Témouchent a été daté, il y a quelques années, par une équipe de géologues algéro-française entre 1,7 million d’années et 0,7 million d’années. Il remonte donc à la deuxième partie du Pléistocène inférieur (apparition successive de l’Homo erectus, Ndlr).

La couche basaltique que j’ai trouvée en fouillant a présenté les caractéristiques de la première coulée volcanique. En termes savants, on dira que ce basalte est porphyrique dans la coulée la plus ancienne et aphyrique dans la coulée la plus récente, puisque dans le coin il y a eu, d’après les géologues, deux coulées.

Les analyses des sédiments m’ont aussi révélé l’existence d’une faune microscopique, des foraminifères, qui sont des organismes marins, ce qui atteste de la présence de la mer à l’endroit. Ceci a été ensuite confirmé par la diffraction osseuse de nos fossiles. On a découvert, dans la composition minéralogique des ossements d’animaux, de la calcite magnésienne à hauteur de 32%.

Or cette matière n’existe que dans des mers d’au moins 40 m de profondeur. Cela veut dire qu’à Saboun el Ardja, la mer était là en même temps que le volcanisme. On a toujours su que ce volcanisme était phréatomagmatique, c’est à dire lié à l’eau, mais on pensait qu’il s’agissait de lacs ou de nappes phréatiques, pas de la mer. Maintenant on sait que la transgression de la mer calabrienne (envahissement durable de zones littorales par la mer, Ndlr) arrivait jusque-là. Les deux phénomènes cataclysmiques se sont produits simultanément.

Les animaux se trouvaient dans les abords de cette mer ?

Avec les données dont je dispose pour l’instant, je pense au scénario suivant : les deux volcans (Hammar el Makla et Guériane), tout proches de notre site, sont en irruption. La mer avance. Les bêtes meurent par asphyxie suite aux inhalations de gaz, comme c’est souvent le cas en milieu volcanique ou par les projections de débris. Le magma les transporte dans la direction nord des laves. Les ossements vont subir une diagenèse liée à l’eau de la mer avant que celle-ci, un peu plus tard, ne se retire laissant comme témoins le niveau à rides des vagues et des traces d’assèchement visibles au microscope.

Comment pouvez-vous trouver des fossiles puisque la lave carbonise tout sur son passage ?

Vous avez raison. A 1000° centigrade, elle ne préserve rien. Mais la survivance des os est aussi liée à leur densité osseuse, aux températures, aux durées d’exposition et aux types de manifestations volcaniques. L’expérience a montré, à Pompéi ou en Tanzanie, ou encore en Turquie, où des os affectés par le volcanisme ont été étudiés, qu’entre 100 et 800° C, les ossements étaient fossilisables.

Ce qui change, c’est leur coloration, leur fragmentation, les craquelures, etc. Un autre élément que je peux citer et qui parle en faveur de la minéralisation des os, ce sont les cendres qui contribuent au développement des sols alcalins et précipitent la minéralisation des os, ce qui est vérifiable dans certains niveaux à Sidi Younès.

En fait, il y a ici deux types de préservation osseuse. La caractéristique du volcanisme à Témouchent est qu’il est pyroclastique, explosif. Les volcans crachent beaucoup de débris de roche, de la fumée…

Tout ce que vous voyez blanc sur le site, ce sont des cinérites, des tufs de cendre volcanique. C’est dans les brèches à débris volcaniques et dans les cendres que je fais mes découvertes d’ossements. J’ai des os bien préservés mais d’autres sont très friables et on arrive difficilement à les sauvegarder après les avoir dégagés.

Je dispose d’un consolidant pour recouvrir ce type d’os. Après, je les plâtre, etc., je fais ce que je peux pour les préserver durant la fouille et le transport, mais ce n’est pas toujours gagné. Le consolidant que j’ai, je l’achetais en devises de ma poche auparavant. L’année passée, notre institut d’archéologie a fait quelques achats dont j’ai profité pour mes fouilles. Mais cela ne suffit pas. Les budgets sont maigres.

Les analyses coûtent cher et les labos n’ont pas les subventions nécessaires pour cela. Pour certains, la solution est de passer par des conventions avec des partenaires étrangers. Mais là encore, il n’y a pas d’initiative officielle. Autant dire que la machine de la recherche est grippée. Il y a trop d’obstacles.

Vous même vous ne venez à Saboun qu’une fois par an, durant un mois…

Parce que je ne suis pas seulement chercheuse, mais enseignante-chercheuse, donc je ne suis pas détachée à plein temps pour la recherche. Je fouille aussi un autre site à Tiaret. Je compte cette année revenir en octobre. Il faut que j’avance. Mais ce que j’aimerais, c’est associer des étudiants du Centre universitaire de Témouchent aux miens ainsi que ceux d’Oran pour en faire un chantier-école qui tournerait toute l’année. Ce serait l’idéal pour avancer.

En 2007, vous n’êtes pas venue sur votre site de fouilles ?

Là encore, c’était faute de moyens techniques et de logistique. Et si nous sommes revenus, c’est aussi grâce au nouveau directeur de wilaya de la culture de Témouchent. Il s’est enquis de mon absence et m’a invitée à revenir. Cela tombait bien car j’avais, malgré tout, et mordue comme je suis, déjà programmé la fouille et obtenu pour cela l’autorisation du ministère de la Culture.

La recherche est à ce point démunie pour ne pouvoir se prendre en charge ?

Vous savez, casser du basalte à la main, ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est pas de la terre arable qu’on peut déplacer. Il faut des moyens. J’ai besoin de tailler parce j’ai plein de fossiles qui sont les uns sur les autres, qu’on ne peut pas dégager aisément. J’ai demandé à mes étudiants de dégager le plus profondément possible pour voir jusqu’où cet amoncellement faunique s’étend, de découper et d’emporter le bloc ossifère et affiner le travail par la suite en laboratoire.

Cela demande du temps, beaucoup de temps. Il faut des moyens pour avancer. En 2016, j’étais prête à louer de ma poche une pelleteuse, mais elle ne pouvait monter la pente de la berge où nous sommes. Le maire de Aïn Kihal est de bonne volonté, il a mis à notre disposition un bus qui nous emmène et nous ramène sur le site, mais hélas, le compresseur du marteau-piqueur, que nous avions demandé cette fois-ci, ne pouvait être acheminé jusqu’au site !

Comment se présente donc la prochaine étape ?

En attendant la prochaine fouille, j’ai envoyé un résumé de classement de Sidi Younès comme géosite. La demande sera étudiée en octobre, à El Bayadh, lors du colloque international qu’organise l’Agence du service géologique (ASGA) et le Comité stratigraphique (CSA) sur «les sites géologiques remarquables». Espérons que cela fera bouger les choses dans le sens que nous souhaitons tous.

 

Petit lexique profane :

Paléontologie :

Science qui étudie les êtres et organismes vivants ayant existé aux cours des temps géologiques en se basant sur l’observation des fossiles. Elle est très interdisciplinaire (archéologie, anthropologie, chimie, statistiques, etc.).

Fossiles :

Débris ou empreintes des végétaux et animaux d'espèces disparues, conservés dans les dépôts sédimentaires.

Pliocène :

Plus récente époque du Néogène qui voit l’apparition des premiers hominidés. Il précède le pléistocène.

Pléistocène :

Première époque géologique du Quaternaire et avant-dernière sur l'échelle des temps géologiques. De 2,58 millions d'années à 11.700 ans avant notre ère.

Holocène :

Epoque géologique encore en cours qui s’étend sur les 10.000 dernières années. Il est dit interglaciaire car c’est une période relativement chaude suivant le dernier glaciaire du Pléistocène.

Mohamed Kali
 
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