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Un hommage lui a été rendu ce samedi au cercle culturel du MDS

Mohamed Teguia, du brasier de la Wilaya IV aux maquis de l’Histoire

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le 12.02.18 | 12h00 Réagissez

 
	Mohamed Teguia, à gauche sur la photo, aux côtés du commandant Djilali Bounaâma, dit Si Mohamed, dans un maquis de la Wilaya IV, en 1961
Mohamed Teguia, à gauche sur la photo, aux côtés du...

A la mémoire de ceux qui sont morts pour une Algérie de liberté, de progrès et de justice sociale.» C’est par cette dédicace que s’ouvre L’Algérie en guerre, ouvrage magistral de Mohamed Teguia, officier de la Wilaya IV durant la Guerre de Libération nationale, puis historien de la Révolution, qui nous a quittés il y a 30 ans, le 27 janvier 1988, à l’âge de 61 ans.

Cette dédicace ramasse en quelques mots toute la vie de Mohamed Teguia, ce pour quoi il s’est battu. Et ce sont ces principes cardinaux qui ont guidé les intervenants à l’hommage qui lui a été rendu, samedi après-midi, au Sous-Marin, le cercle culturel du MDS, en présence de son fils Yacine Teguia. Le Sous-Marin s’est paré pour l’occasion d’un décorum oppressant dominé par les images effroyables du camp militaire de Boghari (ex-Camp Morand), où Teguia a été emprisonné de novembre 1961 à avril 1962.

Les images mêlent des dessins et des reproductions de gravures réalisées par M’hamed Issiakhem sur ce «camp de l’enfer», selon le mot de Abdelhamid Benzine, qui en a livré un témoignage glaçant préfacé par Henri Alleg (Le Camp, Les Editions sociales, 1962). La galerie est, en outre, tapissée de pages retraçant l’itinéraire exceptionnel de Mohamed Teguia, ainsi que de photographies prises sur le front, dans le feu de l’action.

Pages glorieuses et pépites de vie d’un homme de devoir prompt à se jeter dans le brasier de la lutte anticoloniale bientôt doublé d’un chercheur exigeant, intransigeant, se gardant scrupuleusement de mélanger récit personnel et trame historique et s’interdisant toute forme de règlement de comptes avec les acteurs de la Révolution en dépit des sévices atroces qu’il a eu à subir après 1962 par les mains, cette fois, de ses propres frères d’armes.

Il traverse la France et l’Espagne en scooter pour rejoindre l’ALN

«Je vous remercie d’avoir bravé le froid pour venir à cet hommage», lance Merzak Chertouk dans un sourire. Sur la petite estrade surplombant la salle, il est «encadré» par deux anciens maquisards qui ont connu Teguia dans le camp de Boghari, en l’occurrence Yacine Issad et Ahmed Bennaï. Ce dernier a, faut-il le signaler, beaucoup de mérite dans l’organisation de cet hommage. Merzak s’est d’emblée employé à retracer le parcours trépidant de Mohamed Teguia par le biais d’une lettre d’un autre de ses compagnons de détention qui n’a pu faire le déplacement : Mohamed Benarbia.

Teguia est né le 4 mai 1927 à El Asnam, l’actuel Chlef, dans une famille pauvre. Ses conditions sociales difficiles l’obligent à émigrer en France. A Paris, il travaille comme postier tout en prenant des cours du soir. «Il s’engage peu après dans l’activité syndicale au sein de la CGT, ce qui achève de façonner sa personnalité politique, à la fois nationaliste et communiste, ne séparant pas libération politique de la libération économique et sociale de son pays», souligne une note biographique accompagnant l’édition de son autre livre-phare : L’Armée de libération nationale en Wilaya IV  (éditions Casbah, 2002). Sitôt la Guerre de Libération nationale déclenchée, il intègre les rangs de la Fédération de France du FLN.

Cela ne lui suffit pas. En mai 1958, il rejoint l’ALN aux frontières ouest «après avoir, pour l’anecdote, traversé en scooter la France, l’Espagne et le nord du Maroc», indique le même document. «Il reçoit une formation d’opérateur dans les transmissions avant d’être dirigé vers la Wilaya IV. Il y restera près de trois ans, accédant à la responsabilité de chef du Service de propagande et d’information (SPI) de la wilaya.»

Internement au camp de Boghari

De par son poste sensible, il est affecté au PC, aux côtés de Djilali Bounaâma, dit Si Mohamed, qui avait remplacé Salah Zamoum (le Colonel Si Salah) à la tête de la Wilaya IV. Le 8 août 1961, Mohamed Teguia est grièvement blessé lors d’une opération du 11e RPC, menée contre le QG de la Wilaya IV, opération au cours de laquelle Djilali Bounaâma sera tué.

Yacine Teguia pointe la perfidie de l’armée française en précisant que son père a été «donné pour mort» afin qu’elle puisse en disposer à sa guise. Ce n’est que trois mois plus tard qu’il sera déclaré vivant, les autorités coloniales prétendant l’avoir arrêté le 8 octobre 1961. «Des paras du DOP (détachement des opérations de police) de Blida vinrent m’enlever sur une civière pour me garder dans une caserne qui leur était réservée (…).

Les paras venaient m’interroger plusieurs fois par jour, menaçaient de m’achever, m’arrachaient les pansements, me donnaient des coups au visage, faisaient craquer mon plâtre, me montraient le journal dans lequel j’étais porté mort pour rappeler que mon sort était réglé», témoigne Mohamed Teguia.

A la fin novembre, après un transit par la ferme Chenu de Blida, puis le CTT (Centre de tri et de transit) de Bou Kabrine, «de sinistre réputation», il est transféré vers le camp militaire d’internement de Boghari. Il est aussitôt placé en régime spécial (CIM/S). Il ne sera libéré que le 19 avril 1962, un mois après le cessez-le-feu.

Tortures et sévices après l’indépendance

L’indépendance acquise, Teguia est membre de l’Assemblée constituante. Il est député jusqu’en septembre 1964. Après le coup d’Etat de Boumediène, il entre en dissidence et adhère à l’ORP (l’Organisation de la résistance populaire). Il devient également l’un des cadres les plus en vue du PAGS.

«Le 15 juillet 1968 (…), il est arrêté par la Sécurité militaire à son bureau de directeur financier à la Sogedia. Il est alors sauvagement torturé, ce dont il ne se relèvera jamais complètement, avant d’être détenu à la prison de Blida, sans jugement, jusqu’à sa libération intervenue à l’occasion du 1er novembre 1969» (L’Armée de Libération nationale en Wilaya IV). Licencié par la Sogedia, il est contraint une nouvelle fois d’émigrer en France avec sa femme et ses enfants.

Il s’inscrit à l’université Paris 8 (Vincennes) et soutient, en 1974, un mémoire de maîtrise d’histoire qui donnera lieu à son premier ouvrage publié : L’Armée de Libération nationale en Wilaya IV. En 1976, il soutient, devant un jury présidé par Jacques Berque, sa thèse de troisième cycle qui sera éditée par l’OPU sous le titre : L’Algérie en guerre.

Mohamed Teguia rentre en Algérie en 1976. Il est nommé chargé de cours à l’Institut des sciences politiques et de l’information de l’université d’Alger, où il enseigne le mouvement syndical algérien. «Vous aviez en face de vous l’histoire vivante», témoigne avec émotion l’un de ses anciens étudiants. «Il avait une façon très objective de raconter l’histoire des maquis. Même les bons d’armement étaient recensés dans son livre», relève-t-il.

Ecrire l’histoire «Sans jamais dire ‘‘je’’»

Cette rigueur est soulignée par l’historienne et signataire du Manifeste des 121 : Madeleine Rebérioux, qui, dans la préface du livre consacré à l’ALN en Wilaya IV, observe : «Ils n’étaient pas nombreux les acteurs d’un tel combat, capables une dizaine d’années après sa fin, d’en restituer la mémoire dans un travail de cette qualité.»

Le mérite de Teguia, note-t-elle, est que dans cette recherche, «l’accent est mis non sur la société en général, mais sur cette société particulière, l’ALN, — saisie à sa naissance — quelque 500 hommes en 1955 — comme dans son expansion, les djounoud sont environ 9000 au milieu de 1958 — et, à travers vents et marées, dans sa relative stabilisation : à la veille du cessez-le-feu, la Wilaya IV compte presque 5000 hommes en armes».

Autre qualité de l’approche de Mohamed Teguia : il nous livre «autant de portraits attachants qui prennent sous nos yeux les couleurs du présent plutôt que celles du souvenir. C’est que Mohamed Teguia dispose de sources exceptionnelles qu’il nous révèle par petites touches sans mise en scène, sans jamais dire ‘‘je’’».

L’universitaire et ancien officier de la Wilaya IV, Yacine Issad a tenu à souligner l’intérêt que nous aurions à relire et revisiter l’œuvre historiographique de Mohamed Teguia «à la lumière de ce que nous savons aujourd’hui». Pour lui, son mémoire de maîtrise constitue «un démenti à l’idée selon laquelle, le Plan Challe avait anéanti l’ALN.

Lui, il avait rejoint l’ALN en 1958 ; il avait donc réussi à franchir les lignes du Plan Challe», fait-il remarquer, avant d’ajouter : «Malgré les coups très durs portés par l’armée française, l’ALN restait debout. Et ce n’est pas une parole de propagande. L’armée française n’a pas réussi à refaire dans les maquis ce qu’elle a fait pendant la Bataille d’Alger. C’est vrai qu’on perdait un colonel, un commandant, mais l’ALN se reconstituait. L’armature résistait.»

Il faut rééditer Teguia !

Pour sa part, Nassira Saïdi, ancienne directrice, avec notre ami Arezki Tahar, de l’Espace Noun, a tenu, elle aussi, à saluer cette exigence scientifique de l’historien Teguia. «Cela montre qu’on peut être acteur de la Guerre de Libération et d’une grande rigueur historique. C’est rare», insiste-t-elle. Et de lancer sur une pointe de regret : «Ses livres devraient être plus présents.» Yacine était presque désolé d’annoncer aux visiteurs qui feuilletaient fiévreusement les précieux opus de son père disposés à l’entrée : «Malheureusement, ils sont tous épuisés.» Les livres exposés, il a dû les tirer de sa propre bibliothèque.

D’ailleurs, un rare exemplaire de L’Algérie en guerre porte ces lignes manuscrites que lui avait adressées son père : «A mon fils, Teguia Yacine, en espérant qu’un jour il lira cet ouvrage pour se faire une idée de la guerre coloniale et celle du peuple dominé. Avec mon affection.» Nous avons une pensée amicale aussi pour son autre fils, le cinéaste Tarik Teguia, l’auteur du somptueux Gabla, de Roma Wala N’touma et autre Révolution Zendj…

Wahid Benhalla, cadre du MDS, a eu les mots justes pour résumer ce que représente la vie et l’œuvre d’un homme de la dimension de Mohamed Teguia : «Il a le mérite d’avoir ancré la volonté d’écrire l’histoire par les Algériens, de participer à la décolonisation de l’histoire. Pour cela, il s’est engagé dans le ‘‘maquis du savoir’’. Il a laissé un legs important pour la nouvelle génération qui devra, à son tour, prendre le maquis du savoir.»

Hommage à Fernand Iveton et Georges Acampora

Il y a 61 ans, le 11 février 1957, a été guillotiné, à Serkadji, le chahid Fernand Iveton, et le 11 février 2011 est décédé à Bab El Oued (Alger) le moudjahid Georges Acampora (ancien condamné à mort et ancien colonel des sapeurs-pompiers d’Alger).

Fernand, l’enfant du Clos Salembier (El Madania), a offert sa vie, et Georges, l’enfant de Bab El Oued, a consacré la sienne pour une Algérie libre, indépendante, fraternelle, tolérante et juste.

Avant son exécution Fernand déclara : «Que vaut la vie d’un homme, la mienne compte peu, ce qui compte c’est l’Algérie, son avenir, et l’Algérie sera libre demain.»

Afin que nul n’oublie, et en leur mémoire, un hommage leur sera rendu au cimetière chrétien de Saint-Eugène (Bologhine – entrée face au stade) samedi 17 février à 10h30.
«Gloire à tous nos martyrs.» Les familles Iveton et Acampora
 

Mustapha Benfodil
 
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