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Nouioua Badr Eddine. 83 ans, expert financier, ancien ministre délégué aux finances

L’insoutenable dégringolade du dinar

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le 07.12.17 | 12h00 Réagissez

«Ce sont les échines le plus longtemps courbées pour psalmodier la louange du tyran qui se redressent le plus vite pour hurler son blâme dès qu’il est mort ou qu’on l’a chassé.» (Milan Kundera)

Sa voix est bouleversante autant que son ouïe est défaillante en dépit de l’appareil auditif collé à son oreille. Dès l’abord, on comprend que Badr Eddine conçoit son travail comme une performance sportive où la rigueur le dispute au labeur. Avec sa discrétion sans indifférence, sa présence sans envahissement, Badr Eddine est élégant sans se costumer. Attentif et rieur, son handicap d’audition l’agace parfois, en pensant que son interlocuteur l’est aussi. Badr Eddine est un expert financier, ancien ministre délégué aux finances au début des années quatre-vingt-dix.

C’est l’un des cadres algériens qui ont concouru dès l’indépendance à l’avènement de la monnaie nationale : le dinar algérien qui a connu depuis diverses (in)fortunes ! A 83 ans, l’homme est resté le même, impérial dans la démonstration intellectuelle, magistral dans la synthèse. Son itinéraire n’a pas été routinier lors de ces décades tourmentées, qui ont vu l’idéologie se fracasser contre les réalités. De son enfance méritante, digne bien que dure à Tébessa et malgré les adversités et les coups du sort, il garde des souvenirs impérissables.

Il conserve l’amour de sa province d’origine, ville d’histoire qui plonge ses racines dans la Numidie, dont elle était un bastion avant d’être une province romaine, Theveste où tout est contraste, donc richesse. «Je vais écrire sur cette belle contrée qui m’a vu naître et où les saisons ont un sens. Ici, les paysans enracinés dans leurs terres savent par intuition et habitude ce qui va advenir climatiquement souvent bien avant les prévisions météorologiques sophistiquées. J’aime cette idée que ma personnalité est liée à la fois à mes parents et à ce terreau que j’aime par dessus tout.»

Nouioua Badr Eddine est né le 7 mars 1934 à Tébessa, issu d’une famille conservatrice, où son grand-père Mohamed parcourait la région pour y propager le Coran. Profondément pieux, il était vénéré et considéré comme un saint, à tel point qu’on a construit un mausolée à son honneur.

Enfance à tébessa

Son père Tahar a pris la même trajectoire. Il ne pouvait en être autrement. «Il ne m’encourageait pas à rejoindre l’école française, de peur de me voir détourné de ma religion. Le paradoxe, c’est ma mère illettrée qui insistait pour m’inscrire à l’école communale. A la mort de mon père en 1945, c’est elle qui nous a élevés, mon frère Mohamed et moi.

C’était juste après la guerre. Une période difficile. Ma mère s’est sacrifiée pour nous élever, soucieuse du legs religieux, mais ouverte sur le monde. D’ailleurs, elle avait une conception saine de la spiritualité. J’en profite pour rendre un vibrant hommage aux femmes qui n’occupent malheureusement pas la place qui leur revient dans une société plutôt hostile. Ma mère était stricte, elle nous interdisait d’utiliser les jurons et les gros mots, assez usités dans ces contrées.

Quand j’allais jouer au foot avec des ballons en chiffon et que j’oubliais d’accomplir ma prière, elle me le faisait savoir par des remontrances fort bruyantes. Il y avait une médersa créée par Si Larbi Tebessi. Je me levais tôt pour y apprendre le Coran avant de rejoindre l’école française à 8h sonnantes. Puis, à 16h, on revenait à la médersa. Le soir, on veillait tard pour faire les devoirs.

On était exténués. En 1949, j’étais interne à la médersa de Constantine, qui deviendra par la suite un établissement franco-musulman. A vrai dire, nous n’y avons pas tellement avancé. Il y avait un prof, ancien combattant raciste qui devait nous enseigner les maths et les sciences. Au lieu de cela, il nous ramenait des jus et nous laissait faire ce qu’on voulait.

On devait nous débrouiller tout seuls.» Malgré cela, Badr Eddine décrochera sa première partie du bac à Constantine, avant de rallier Paris où il obtient sa deuxième partie au lycée Louis Le Grand. Comme la plupart des étudiants, il observa la grève décrétée par le FLN en mai 1956. Il poursuivit ses études à la Faculté de droit de Paris, puis à celle des sciences économiques et enfin à Sciences Po dans la filière des finances. En 1961, il s’inscrit en DES. «Le FLN nous a demandé d’aller à la rencontre des ouvriers pour vulgariser la cause algérienne au moment des négociations d’Evian. Après les accords éponymes, le GPRA a choisi quelques étudiants, dont moi-même, Ghozali, Tfayech notamment pour aller au Sahara afin de nous initier aux questions pétrolières.

De retour à Alger en juillet 1962, on a collaboré sans être payés à l’Exécutif provisoire. Seghir Mostefaï nous a recrutés à la Banque d’Algérie basée à Paris où on a fait un stage, Kara Mostefa de Mosta, Abed d’Oran et moi-même. La Banque Centrale d’Algérie a commencé son activité le 2 janvier 1963. On m’a proposé d’y exercer pour occuper une direction centrale. J’ai refusé pour aller à Oran.

Cela m’a permis de connaître le travail à la base avec les employés. J’y suis resté jusqu’en 1966. On m’a rappelé pour prendre la direction du contrôle des crédits jusqu’en 1970. J’avais un camarade, M. Mokrane, nommé DG de la SNMC avec Abderahmane Benhamida, qui m’ont sollicité et nommé DG adjoint chargé du secteur financier. La Banque Centrale, compte tenu des défaillances des banques françaises, ne voulait pas financer l’agriculture. Ainsi, on a créé l’Office national de la réforme agraire (ONRA) qui servait de courroie entre les banques et les agriculteurs».

Au cœur des échanges commerciaux, l’argent tient le haut du pavé.  «En 1963, on a conservé le franc français, on a créé une imprimerie au Ruisseau qui était à l’arrêt, on l’a dotée des équipements nécessaires durant une année. C’est en 1964 qu’on a lancé le dinar. Une partie a été imprimée en Algérie, l’autre en France. Comme le changement de monnaie était là et qu’on n’avait pas de réseaux, on a mobilisé les banques françaises, les trésoreries et les chèques postaux.

On a eu recours aux services de sécurité pour accompagner les convois. Moi-même j’ai dû accompagner le convoi à Béchar. En quelques jours, on a récupéré le franc français et dispatché le dinar à travers le territoire national. Mais l’important n’était pas d’avoir des billets sans conserver leur valeur. C’était un pari voire un défi, le dollar valait 3,93 dinars. Tout le pays avait été alimenté en dinars. Les retraits se sont faits de manière disciplinée. Et dire que le Trésor manquait de moyens, que la collecte des impôts était insignifiante, que tout marchait au ralenti.

Les Français accordaient l’aide prévue par les accords d’Evian d’une manière parcimonieuse. Le Trésor a maintenu son compte à la Banque Centrale jusqu’en 1990. Au départ, il y a eu Cherif Belkacem et Smaïl Mahroug qui ont imposé des règles très strictes. La fiscalité pétrolière devait servir aux investissements productifs, non pour les dépenses courantes et créer ainsi l’inflation. Certes, le dinar a fluctué mais a gardé sa valeur, d’autant qu’en 1969 le dinar n’était pas rattaché au franc français.»

Haro sur la démagogie

Il est clair que depuis avec les politiques démagogiques et sans ancrage logique et pragmatique, le dinar a subi à son corps défendant des manipulations criantes et a dégringolé fatalement. Mais ne dit-on pas que l’histoire n’est pas bonne fille et qu’elle cache bien son jeu ! On la croit romantique et généreuse, elle est cynique et paradoxale !

On en est arrivés à 2018 et sa fameuse loi de finances décriée parce que ne respectant pas les équilibres structurels. «Le Premier ministre Ouyahia, lorsqu’il a voulu faire accepter le financement non conventionnel à travers des déclarations alarmistes faisait fausse route en recourant de surcroît à la planche à billets.

Les finances allaient avoir un déficit énorme. Les fiscalités pétrolières suffisaient pour financier les dépenses courantes. L’Etat étant en difficulté crée un budget d’équipement, alors qu’il manquait de ressources. Il aurait fallu réaménager le système des impôts et renforcer le recouvrement, car les gens qui échappent au fisc sont nombreux et doivent honorer leur dû vis-à-vis de la communauté nationale.

Bien que je le considère comme dérisoire, l’impôt sur la fortune a été supprimé, ce qui sur le plan symbolique ne peut être qu’une provocation pour les petites gens. Le ministère des Finances ne peut bien fonctionner que lorsqu’il est totalement informatisé. Ce qui, hélas, n’est pas encore le cas ! Quand j’étais ministre, j’ai lancé l’opération mais sans suivi ni suite !»

Planche à billets

Voici donc venu le temps des rétrospectives et des questionnements sur des dirigeants et des événements qui nous ont marqués en ces temps de tourmente. Que de reculades, de tâtonnements et d’incertitudes ! «Finalement, l’argent ramassé va racheter en partie la dette des entreprises qui ne font rien pour assurer leur bonne gestion.

C’est une aberration ! De même que rien n’a été fait dans l’investissement productif, c’est la raison pour laquelle la loi de finances 2018 est contestée, d’où le recours à la planche à billets.» Le financement non conventionnel voulait faire croire que ce procédé n’est pas spécial à l’Algérie ! Que les grands pays européens et les Etats-Unis après la crise des «Subprimes» en 2008 ont mis en place ce système !

Cela n’a rien à voir avec ce qu’on veut faire en Algérie. «Dans les pays cités, le financement ne peut être fait par le Trésor public car ils s’alimentent dans leur marché secondaire. Leur contexte économique est totalement différent du nôtre où il faut tenir compte du rachat de la dette, du financement du Fonds national d’investissement inexistant. Tout cela explique la dégringolade de la valeur du dinar et sa dépréciation.

Lorsque nous créons de la monnaie sans contrepartie, sans création de richesses, en dépensant inutilement, en couvrant souvent les déficits, comment voulez-vous avancer ? La Banque Centrale, parmi ses objectifs prioritaires, c’est de préserver la monnaie sur le plan national et international. Malheureusement, dès 1990 sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, on a imposé la dévaluation du dinar. Il aurait fallu créer des produits exportables alors que nous nous sommes braqués que sur les rentrées des hydrocarbures.

Moi, quand j’étais au ministère, j’ai refusé absolument de déprécier le dinar. En 1990, l’Algérie s’est mise sous la coupe catastrophique du FMI. Au début des années 2000, un dollar valait 75 DA. Il fallait au moins conserver cette contre-valeur, d’autant que la situation financière le permettait grâce à l’augmentation du prix du baril. La dépréciation du dinar a fait péricliter les choses pour rendre la situation problématique…

On a adopté la politique qui vise à laisser faire aux dépens de l’économie avec des pseudo capitaines d’industrie. Une économie déjà mise à mal par la contrebande en subventionnant les produits de première nécessité qui ne profitent pas qu’aux plus vulnérables. C’est pourquoi l’inflation a laminé le pouvoir d’achat. Si tout reste en l’état, si on ne réforme pas l’économie en mettant fin à la corruption et au gaspillage, on risque d’atteindre une inflation à plusieurs chiffres.

L’Etat qui est assuré d’avoir des ressources sans limites sans rien faire, cela l’incite à poursuivre sa politique intérieure sans contrainte pour s’assurer la paix sociale. Le bon sens aurait voulu une gestion autre au risque de se heurter à des périls à venir. Car la paix sociale artificielle risque d’éclater et de provoquer l’explosion, ce que personne ne souhaite. Nos potentialités sont immenses, mais les a-ton exploitées ?

La première chose à faire, c’est de rétablir l’autorité de l’Etat qui laisse faire. Est-il normal que les boulangers décident unilatéralement d’augmenter le prix de la baguette ? Mais en fin de compte, le manque de transparence est le signe révélateur de l’Etat dont on ne peut pas dire qu’il baigne dans une bonne gouvernance. L’accumulation des échecs et le recours au financement conventionnel sont révélateurs de l’échec des politiques menées jusque là…», conclura notre hôte.

Parcours

Expert financier, licencié en droit et en sciences politiques, Nouioua Badr Eddine est né le 7 mars 1934 à Tébessa, ville qu’il garde dans son cœur et dans laquelle il aime se ressourcer. Issu d’une famille conservatrice, Badr Eddine a perdu son père Tahar alors qu’il n’avait que onze ans.

C’est sa mère qui l’a élevé et lui a permis d’avoir une instruction de haut niveau.

Il a étudié à la médersa de Constantine, puis à Paris où il a obtenu ses diplômes supérieurs. Il a fait partie de l’équipe gouvernementale en 1994 sous la direction de Mokdad Sifi, un autre enfant de Tébessa.

«Surtout n’y voyez pas une collusion régionaliste. J’ai été désigné à ce poste grâce à mes compétences», en précisant qu’il a gardé de bons souvenirs de toute l’équipe, y compris Sifi.

Nouioua a exercé à la Banque Islamique basée à Djeddah de 1979 à 1982 (non résident) et de 1990 à 1994. Il est marié et père de deux garçons et une fille.

Hamid Tahri
 
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